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SAMUEL GRATACAP POUR « LE MONDE »
EnquêteDans la nuit du 22 au 23 octobre 2019, 39 Vietnamiens meurent étouffés dans un camion frigorifique qui les fait passer clandestinement de Belgique en Angleterre. Un an après, les diverses enquêtes lancées aident à reconstituer ce drame et à mesurer l’ampleur des réseaux.
Le ballet des voitures a commencé vers 10 h 30, à l’abri des regards, sur un chemin goudronné sans issue, à l’écart de la zone industrielle de Bierne, dans le Nord. Il n’y a là que des champs de maïs ou de blé et un vieux corps de ferme que l’on jurerait abandonné. Quatre chauffeurs de taxis (Mohamed A., Sergio M., Anis C. et Benyamine H.) ont déposé tour à tour la vingtaine de personnes qu’ils avaient chargées trois heures plus tôt en banlieue parisienne, que ce soit à Créteil (Val-de-Marne) ou à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). D’autres voitures en provenance de Belgique sont arrivées ensuite avec, à leur bord, une dizaine de personnes, rien que des Vietnamiens, 39 au total, décidés à traverser la Manche clandestinement pour rejoindre l’Angleterre. Des hommes, des femmes, des adolescents, âgés de 15 à 44 ans originaires en majorité des provinces de Ha Tinh, Nghe An et Quang Binh, dans le centre-nord du pays.
« L’autre côté »
Il fait doux, ce mardi 22 octobre 2019. En attendant de monter à l’arrière du camion frigorifique qui doit les conduire sur un ferry, le MV Clémentine, au départ du port belge de Zeebruges, les 39 migrants s’abritent dans un hangar où des ballots de paille leur permettent de se dissimuler. Puis Nhung, Hung, Tho, Nam, Linh et les autres éteignent leur téléphone conformément aux consignes qu’ils ont reçues et grimpent dans la remorque frigorifique blanche fixée à l’arrière du camion. Une fois la porte refermée, le conducteur, un Nord-Irlandais de 23 ans, Eamonn Harrison, s’engage sur la route en direction du nord. Il est à peine midi, ce matin d’automne. Encore quelques heures et ils seront en Angleterre, « l’autre côté », comme disent prudemment les candidats à l’exil quand ils échangent sur Internet avec les passeurs. Le port d’arrivée sera Purfleet, dans l’estuaire de la Tamise.
Ils ignorent alors qu’à Bierne, la ronde des véhicules dans le chemin sans issue a attiré l’attention de Laëtitia, une auxiliaire de vie venue porter son repas à une vieille dame, seule habitante du corps de ferme situé face au hangar agricole. Sitôt alertée, la famille de la vieille dame a prévenu les gendarmes, mais le temps qu’ils arrivent sur les lieux, tout le monde a déjà disparu. Ou presque. Deux Vietnamiennes traînent sur le chemin, comme perdues. Les gendarmes les interrogent sans succès. Sur avis du parquet local, ils les laissent repartir. Les deux femmes l’ignorent, mais le fait de se présenter en retard au rendez-vous leur a sauvé la vie.
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