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Dès l’aube, sur les rives du lac Volta, les pêcheurs sont à pied d’œuvre. Le plus grand lac artificiel au monde, objet de fierté pour les Ghanéens, regorge de tilapias, ce poisson vendu en abondance sur les étals des marchés du pays. Dans la foule qui s’active, les enfants sont nombreux. Selon les ONG, ils seraient près de 20 000 à travailler comme esclaves sur cette vaste étendue d’eau, d’une superficie d’environ 8 400 km².
Mawuenyega Soga a 10 ans, mais sa silhouette menue lui donne un air encore plus juvénile. Depuis trois ans, le jeune garçon, originaire de Tegbi, un petit village coincé entre l’océan Atlantique et le lagon, à 150 kilomètres à l’est d’Accra, est contraint de travailler sur le lac. « Je ne suis allé qu’une seule année à l’école et mon père a voulu que je vienne l’aider », confie-t-il. Ses journées commencent bien avant l’aube et se terminent tard le soir, avec un seul repas quotidien. Il est chargé de poser et de remonter les filets. Un travail fastidieux. « Quand je ne vais pas assez vite, je suis battu », témoigne-t-il. L’ONG End Violence Against The Next Generation, fondée en 2004 par Christian Platini, tente de sortir Mawuenyega Soga de cette condition en le scolarisant à la rentrée prochaine.
Dodzi n’a pas eu cette chance. Le jeune homme a été esclave pendant quinze ans. Avec ses trois autres frères et sa sœur, il a été confié par ses parents à un pêcheur du nom de Senexa qui assurait vouloir s’occuper de leur éducation. Conduits à Toklosu, une localité située non loin du barrage d’Akosombo, au sud du lac, les enfants se sont retrouvés forcés de travailler. « J’étais à peine âgé de 10 ans », raconte le petit homme râblé, aux mains usées, qui estime sans conviction « avoir aujourd’hui environ 27 ans ».
A cette époque, Dodzi ne sait pas encore nager. « Pour nous apprendre, on nous lançait dans l’eau et nous devions revenir par nos propres moyens », raconte-t-il en éwé, la langue la plus courante dans l’est du pays. Le soir, vers minuit, il est chargé avec ses autres frères d’aller mettre les filets, puis de les remonter tôt le matin. « Si nous ne ramenions pas de poissons, nous étions battus avec la rame. J’ai une marque sur le crâne », dit-il.
Le reste du temps, la fratrie cultive les champs. Sa sœur, dispensée d’aller au lac et chargée de fumer le poisson, est aussi brutalisée. « Quand la femme de Senexa était aux champs, il la violait, rapporte Dodzi. Je suis furieux quand je repense à cette période et je pleure parfois de n’avoir eu ni jeunesse ni éducation. » Aujourd’hui, le jeune homme est retourné vivre dans la ville de son enfance, Keta, au bord de l’océan Atlantique. Mais sans aucune qualification, il ne trouve d’autre occupation que de vendre des petits sachets d’eau, pour quelques cedis par jour.
Vendu pour moins de 20 euros
« Je n’ai pas eu d’enfance. Cela peut paraître anecdotique mais je ne connais pas de comptine », regrette aussi James Kofi Annan, dernier d’une fratrie de douze enfants. Ses parents, des paysans pauvres originaires de la ville côtière de Winneba, l’ont vendu alors qu’il n’avait que 6 ans. « Je ne sais pas pour quel montant exactement, sans doute autour de 100 cedis [moins de 20 euros] », estime-t-il. Sur le lac Volta, ses journées commençaient à 3 heures du matin pour finir à 8 heures le soir. Un quotidien exténuant, décrit-il, confiant même avoir été « torturé ». James Kofi Annan se souvient aussi avoir vu certains enfants perdre un œil. « Nous devions parfois plonger dans des eaux troubles pour remonter des filets et des branches pouvaient se trouver au fond du lac », relate-t-il.
Après sept ans de violences, il parvient à s’échapper : « J’ai la chance d’avoir le même nom qu’un pasteur très connu au Ghana. Quand il est mort, mes parents ont voulu que j’assiste à l’enterrement. Je suis rentré à la maison et ne suis pas reparti. » A son retour, le jeune adolescent souhaite aller à l’école, mais celle-ci n’est pas encore gratuite comme c’est le cas aujourd’hui. Pour payer les frais de scolarité, les livres et les fournitures, il est contraint de multiplier les petits boulots. « Je me nourrissais exclusivement de fruits tombés des arbres, notamment des mangues et des noix de coco. A cette période, j’ai toujours eu faim », confie-t-il.
Pourtant, ses efforts paient et il parvient à étudier jusqu’à l’université où il obtient deux masters, en communication et en psychologie. « Mais je suis en colère quand je vois que cette situation touche toujours 20 000 enfants au Ghana aujourd’hui », lâche-t-il. L’incurie des autorités face à ce phénomène le révolte. Il tient régulièrement une chronique dans le principal quotidien du pays, The Daily Graphic, à travers laquelle il interpelle les pouvoirs publics. Soucieux d’agir lui aussi, il a fondé en 2005 l’association Challenging Height qui vient en aide aux esclaves. En quatorze ans, James Kofi Annan estime avoir accompagné plus de 1 300 personnes, en leur offrant notamment une formation, mais aussi une assistance psychologique. Aujourd’hui âgé de 45 ans, l’ancien captif se fixe 2029 pour l’éradication totale de l’esclavage des enfants sur le lac Volta. « A ce moment-là, je serai heureux d’être au chômage et de faire autre chose de ma vie », conclut-il.
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