[Société] Une vie confinée au milieu des déchets

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SAINT-DENIS. Une habitante de Saint-François a été mise en demeure d’évacuer une importante quantité de déchets qui s’amoncellent dans son logement, semble-t-il depuis des années. La conséquence d’un syndrome encore méconnu, qui empoisonne autant la personne touchée que son voisinage.

Au septième étage de la résidence La Tour à Saint-François, l’odeur prend au nez dès les dernières marches franchies. Impossible de savoir ce qu’il se passe derrière la porte de Anne-Lise* T., même si l’ancienne professeur de lettres à la faculté désormais à la retraite donne toujours quelques rares signes de vie. “Elle n’ouvre jamais à personne et vit enfermée dans son appartement“, explique un habitant de cet habitat collectif. “Elle doit dormir, ou peut-être qu’elle est encore à l’hôpital“, précise une voisine, qui ne souhaite pas s’étendre sur le sujet.
Anne-Lise, âgée de 70 ans environ, souffre du syndrome de Diogène (voir encadré). Découvert tardivement, ce trouble du comportement conduit celui qui en est atteint à négliger ses conditions de vie à l’extrême. Il est capable de collectionner et de vivre au milieu les détritus de manière compulsive. En début de semaine dernière, c’est ainsi une délégation composée de policiers municipaux et nationaux, d’agents de la mairie et de l’ARS et d’un pompier, qui vient frapper à sa porte. “Elle a été emmenée en fauteuil roulant. Elle a beaucoup de mal à se déplacer, bouge très peu et présente des plaies au niveau des jambes. Ils ont sorti deux chats aussi…“. Après une journée d’hospitalisation, la propriétaire est bien de retour mais ne donnera aucune suite à nos sollicitations pour tenter d’échanger avec elle.
Depuis environ 25 ans, Anne-Lise occupe un appartement type F3-4 de près de 80 mètres carrés. Aux dires du voisinage, voilà déjà cinq ans au moins qu’elle s’est enfermée progressivement dans son logement sans ne plus ouvrir à qui que ce soit. “On a cru parfois qu’elle était décédée, tellement l’odeur peut être forte. Ça a une incidence sur au moins trois étages et six logements“.
Un problème de fuite d’eau a par exemple provoqué plusieurs sinistres légers sur l’appartement situé juste en dessous. “J’ai refait au moins cinq fois le plafond en quelques années. Tout le monde en parle, mais personne ne fait rien“, lance un autre propriétaire, qui tente de faire bouger les choses. Pressée d’intervenir pour régler le problème, Anne-Lise fait appel à un plombier en janvier 2020. Si l’artisan accepte de pénétrer dans le logement sans pour autant pouvoir accéder à l’évier en cause, son collègue restera sur le palier en refusant tout simplement de rentrer.
“Personne ne sait vraiment à quoi ça ressemble là-dedans. Parfois on la voit juste descendre une quinzaine de poubelles d’un coup, plutôt en pleine nuit. Pareil pour les courses. Elle remonte ses sacs à une ou deux heures du matin“.

 

Écuries d’Augias

Les rares échanges que l’occupante en question entretient avec son voisinage, sont pourtant qualifiés de cordiaux ou même plaisants. “C’est très curieux de devoir gérer ça. C’est une personne très polie, qui a toute sa tête. Et c’est une personne intelligente qui montre aussi de la bonne volonté, mais qui se braque très vite si on aborde le problème. Je pense qu’elle a honte de son côté“.
Une difficulté supplémentaire dans la gestion de cette situation, pour les autres locataires ou propriétaires qui vivent sur place. “Certains partent tout simplement le week-end, pour éviter d’avoir à subir ça. Mais c’est véritablement invivable“. Car outre les nuisances aisément imaginables liées à l’accumulation de déchets, c’est un véritable péril qui pèse également sur la Tour dans son ensemble. “Imaginez qu’un feu prenne là-dedans. C’est fini en quelques minutes…“.
Une des raisons qui a poussé les services de la préfecture à prendre un arrêté en date du 3 février à l’encontre d’Anne-Lise T., afin “de faire cesser un danger imminent“. Les services mobilisés ont en effet constaté “que le mode d’occupation du logement est à l’origine d’une accumulation de déchets putrescibles et inflammables dans toutes les pièces” et “que cette situation constitue un danger pour la santé et la sécurité de l’occupante en raison de risques d’incendies, d’un risque de chute lié à l’encombrement des espaces de circulation du logement, d’un risque infectieux et d’un risque de prolifération de nuisibles liée à la présence de déchets organiques en grand nombre“.
Une accumulation qui constitue également “un danger pour la santé et la sécurité du voisinage“, précise encore l’arrêté.
En ce sens Anne-Lise a été mise en demeure “de faire procéder dans un délai de 48 heures à l’évacuation des déchets, au nettoyage, à la désinfection et à la désinsectisation” de l’appartement visé. Une tâche titanesque qui devrait immanquablement être confiée à une société spécialisée (voir ci-dessous), avant que l’opération ne soit portée aux frais de la mise en cause. “ 

 

*Le prénom a été modifié

 


Le syndrome de Diogène

Le cas d’Anne-Lise*, qui n’est pas tout à fait unique sur notre île même s’il reste relativement rare, correspond à un syndrome décrit en 1975 par la gériatre américaine Allison Clark. “Un syndrome est un ensemble de symptômes ou de comportements, derrière lesquels se cache parfois une maladie“, précise Jean-Claude Monfort, psychiatre et spécialiste du sujet. “Les Diogènes présentent une relation désorganisée avec les objets, leur corps ou les autres. Ils peuvent cumuler parfois deux ou trois critères” confit-il dans une étude sur l’incurie dans les logements. “Dans ce dernier cas, les diogènes sont dits “complets”. Ils se négligent, entassent des objets et présentent une importante misanthropie. Ce sont souvent les cas les plus préoccupants car ils peuvent représenter un danger pour eux-mêmes et pour autrui. C’est notamment le cas lorsqu’ils entassent des objets lourds, putrescibles et inflammables. Il peut y avoir un effondrement de plancher, des fuites d’eau, des départs de feu, des parasites et l’apparition d’odeurs de décomposition.“.
Une pathologie encore mal connue, dont les cas semblent se multiplier ces dernières années. “En l’absence de pathologie, l’apparition du phénomène est souvent lié à un traumatisme très grave dans la petite enfance. Pour résumer, il s’agit d’un enfant qui passe du paradis à l’enfer. Un enfant qui né dans une famille aimante, et qui ressort seul survivant d’un accident de voiture par exemple avant d’être placé dans une famille d’accueil maltraitante“.
Les profils des Diogènes demeurent pourtant très divers. Le syndrome existe aussi bien dans un contexte rural qu’urbain, dans des appartements que dans des maisons, touche des jeunes comme des personnes âgées, de toutes classes sociales… “Vous en avez même qui vivent et entassent des objets sur leur bateau“. Quoiqu’il en soit, la prise en charge s’avère extrêmement délicate pour les personnes touchées par le syndrome. “Quand on parle avec eux, on comprend que les objets leur apportent de la sécurité. D’ailleurs, quand vous leur supprimez brutalement leur environnement, ils meurent. Soit c’est l’esprit qui lâche et la personne se suicide. Soit c’est le corps et elle meurt après une complication somatique comme une surinfection ou un arrêt cardiaque“.

 


Deux entreprises spécialisées sur l’île

“On ne peut pas dire que ce soit très fréquent comme intervention, mais ça arrive à plusieurs reprises dans l’année de voir des cas de Diogènes“, explique Grégory Bourcereau, dirigeant de l’entreprise de nettoyage spécialisée Générale Bourbonnaise. “Dans neuf cas sur dix, c’est plutôt après le décès de la personne. Les Diogènes sont souvent isolés et coupés de leur famille. Les proches sont en général surpris et choqués de découvrir les conditions de vie de leur proche a posteriori“.
Depuis quatre ans, les deux sociétés Nikel nettoyage et Générale Bourbonnaise se proposent d’intervenir dans les cas extrêmes de logements rendus insalubres par des accumulations de détritus. “Ce n’est pas toujours sale, mais on retrouve des quantités impressionnantes d’emballages divers, triés et amassés sans limite. Carton, bouteille en plastique, canette, sac, papier… C’est comme s’ils se reconstituaient une déchèterie à la maison“. Et au fil des ans, les exemples s’accumulent. Toujours surprenants, et parfois sordides. “Dans un studio de Saint-André, on a évacué une tonne de déchets. On ne voyait plus du tout le sol, et on apercevait même plus les WC ou la douche dans la salle d’eau. Il y avait aussi une vingtaine de félins qui vivait dans l’appartement. On a retrouvé un cadavre de chat sous un canapé. Le locataire ne s’en était même pas rendu compte avec l’odeur très forte qui régnait déjà“. Trois mois après l’intervention, l’agence immobilière constatait déjà que l’homme avait recommencé à entasser des objets…

 

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