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Saviez-vous que Bras-Panon avait abrité un militaire rebelle au temps de la Révolution française ? Connaissez-vous les Nouvelles d’Auguste Logeais, publiées en 1845 et qui reviennent sur cette épode de l’histoire française ? Pour en savoir plus, le professeur et historien Prosper Eve donne rendez-vous aux passionnés d’histoire réunionnaise à Bras-Panon, mais aussi à la Bibliothèque départementale, ce jeudi 4 février.
Le 4 février 1794, un décret paraissait pour abolir l’esclavage dans toutes les colonies françaises, mais ne sera jamais appliqué dans les Mascareignes. C’est à cette date symbolique que l’historien Prosper Eve a choisi de donner une conférence, et de participer à un partage de connaissances, autour des Nouvelles d’Auguste Logeais et de l’esclavage à La Réunion, dénommée Bourbon à l’époque. Le professeur des universités mais aussi membre du Comité Scientifique de la Fondation pour la Mémoire et l’Histoire de l’esclavage a entrepris de mettre côte à côte les faits historiques et les faits rapportés par Auguste Logeais dans ses nouvelles, publiées plusieurs décennies plus tard.
Dans “À l’amitié. Loisirs. Nouvelles de Bourbon”, document inédit paru en 1845 et d’ailleurs récemment acquis par la Bibliothèque départementale, on découvre un regard sur la société réunionnaise, ou plutôt bourbonnaise de l’époque qui a précédé l’abolition de l’esclavage, par Auguste Logeais, un écrivain français ayant séjourné entre 1829 et 1846 sur l’île Bourbon.
“ll a écouté ce qui se disait dans les soirées, et a publié ces nouvelles, dont une sur Saint-Félix (ou “Sinfélix” pour Auguste Logeais, ndlr), dont on parle toujours près de 50 ans plus tard sur l’île Bourbon”, explique Prosper Eve. “On y lit notamment que Saint-Félix est venu à La Réunion apporter le décret d’abolition de l’esclavage qui date de 1794. Mais ce n’est pas possible puisque le militaire se rend sur l’île en 1793, alors que le décret n’est pas encore écrit”, fait remarquer l’historien. Aussi, dans la fameuse nouvelle, Saint-Félix est sauvé par les esclaves de M.Désorchères, un riche habitant de l’Est.
“Saint-Félix, un personnage retors et peu malléable”
Mais que dit l’histoire non romancée ? Tout commence, au moment de la Révolution française, avec l’arrivée de Saint-Félix, amiral envoyé par la France à Maurice (nommée Ile-de-France à l’époque) pour assurer la défense des Mascareignes. Mais Saint-Félix n’est pas tout à fait d’accord avec les ordres qu’on lui donne : ainsi, lorsqu’un navire transportant une certaine somme prend le départ pour la France et qu’il est chargé de le protéger en y affectant deux autres navires, il ne va allouer qu’un seul navire à ce trajet. Il finit par recevoir un document officiel du gouverneur général des Mascareignes, l’exhortant à affecter les deux navires pour la protection du chargement. “Ce premier conflit montre que Saint-Félix est un personnage retors et peu malléable”, commente Prosper Eve.
Puis, Pondichéry, en Inde, étant menacée à son tour, on exige de Saint-Félix qu’il s’y déplace pour défendre les intérêts de cette possession française. Le commandant des forces navales refuse. La situation est alors très tendue entre Saint-Félix et les autorités. Il en vient même à tricher un peu, acceptant de faire partir les navires vers l’Inde… Sauf que ceux-ci feront seulement semblant de partir : ils restent à proximité de Maurice (Ile-de-France). Manque de chance, la mer se gâte et tous les navires doivent revenir vers Port-Louis, explique Prosper Eve.
Un militaire caché à Bras-Panon
En délicatesse avec les autorités de l’Ile-de-France, mais aussi malade du scorbut, il décide de venir à La Réunion, à l’époque Bourbon. Sur l’Ile-de-France, on ne se fait pas de souci, pensant que les sans-culottes de La Réunion vont s’occuper de son cas. Néanmoins, il est autorisé à débarquer sans trouble, même si les sans-culottes présents à La Réunion vont lui demander des comptes. Saint-Félix va donc s’enfuir pour échapper aux révolutionnaires, et éviter un procès. Il sera accueilli par M.Désorchères, riche colon de Saint-Benoît, qui va le protéger et le cacher dans une case de Bras-Panon, aidé d’un créole nommé Esparon et de deux esclaves, raconte Prosper Eve. “M.Désorchères lui, est royaliste : il considère Saint-Félix comme un noble, attaché à l’ordre ancien, donc dans le même camp que lui”, explique l’historien.
Le militaire rebelle est caché à Bras-Panon, face à des sans-culottes de toute l’île qui se liguent contre lui. Les révolutionnaires de La Réunion veulent l’arrêter, quitte à mettre une somme en jeu pour celui qui le ramènera. Saint-Félix sent l’étau se resserrer. Malade, il se rend de lui-même aux autorités de Saint-André.
“Une construction intéressante”
Quant au décret abolissant l’esclavage en 1794, il n’est en réalité jamais arrivé jusqu’à La Réunion. “Sous le Directoire, deux émissaires ont été envoyés avec le décret, en 1796. Ils sont passés à l’Ile-de-France (Maurice, ndlr), et se sont retrouvés pourchassés par les colons qui ne voulaient pas de ce décret. Du coup, ils ne viennent même pas à La Réunion, et ne sera jamais appliqué dans les Mascareignes. Un échec. C’est un deuxième décret, celui de 1848, qui sera appliqué”, rappelle le professeur des Universités et membre du Comité Scientifique de la Fondation pour la Mémoire et l’Histoire de l’esclavage.
Les faits historiques sont donc assez éloignés de la version rapportée par Auguste Logeais dans ses Nouvelles. Pour Prosper Eve, la comparaison entre les deux est digne d’intérêt. “Comme il n’est pas d’accord avec les colons quand il arrive à La Réunion, dès qu’il arrive, il va en quelque sorte en marronnage. Il est dans l’illégalité, donc il est un marron. C’est quand même une construction qui est intéressante”, souligne Prosper Eve. “Ça montre que l’histoire a été enjolivée. On supprime des choses, on édulcore, et on peut rendre quelqu’un d’antipathique sympathique. Ce jeudi, je parlerai de la nouvelle, pour souligner que quand on raconte l’histoire on peut parfois ajouter des choses, qu’il y a une distorsion de l’histoire réelle”.
Deux rendez-vous
Deux versions qu’il confrontera et comparera, jeudi, dès 18h, au CASE de la Rivière-du-Mât dans le cadre du rendez-vous mensuel panonnais. “On dit souvent que l’Est est défavorisé sur le plan culturel, donc j’ai décidé de m’investir un peu dans cette région”, explique l’historien réunionnais.
Mais au-delà de ce partage de connaissances à Bras-Panon à 18h, jeudi toujours, l’historien dédiera même une conférence au sujet, intitulée “Du nouveau sur l’esclavage à l’île Bourbon ou Regard d’Auguste Logeais sur l’esclavage à l’île Bourbon au début des années 1840″, à la Bibliothèque départementale de La Réunion à 14 h. Deux rendez-vous à ne pas manquer pour les curieux ou passionnés de l’histoire de l’île.
D’ailleurs, pour les intéressés, l’ouvrage inédit d’Auguste Logeais est disponible à la lecture, en ligne, sur le site de la Bdr : https://fr.calameo.com/read/00522093310aaff85aa27
J.CTS
Les dates :
-> Partage de connaissances “Bras-Panon et le décret de l’abolition de l’esclavage du 4 février 1794” le jeudi 4 février à 18h au Soubik (ancien CASE) de la Rivière du Mât à Bras-Panon
Protocole covid-19 oblige, port du masque obligatoire et présence à confirmer par mail à [email protected] ou par téléphone au 0692 673 859
-> Conférence “Du nouveau sur l’esclavage à l’île Bourbon ou Regard d’Auguste Logeais sur l’esclavage à l’île Bourbon au début des années 1840” le jeudi 4 février à 14h à la Bibliothèque Départementale de La Réunion (BDR)
Sur réservation au 02 62 21 13 96 – Places limitées en raison de la crise sanitaire.
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