[Société] Mouvements sociaux : Internet outil de révolte

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En 2010, lors du “Printemps arabe” de nombreuses contestations populaires éclatent dans les pays du Maghreb et du Moyen-Orient. A l’époque, certains qualifient ces mouvements de “Révolution Facebook” ou “Révolution Twitter”, tant les réseaux sociaux y jouent un rôle important. Les années suivantes, ces plateformes numériques seront de plus en plus utilisées lors des protestations. En France par exemple, les Gilets Jaunes ont été très actifs sur Facebook pour annoncer leurs opérations et partager leurs idées. A l’échelle internationale, le mouvement #Metoo, né au lendemain des accusations portées contre le puissant producteur Harvey Weinstein, inondera Twitter et soulèvera le débat sur la lutte contre les violences sexuelles. De même, le racisme et les violences policières seront mis sur le devant de la scène mondiale grâce au mot-clé (hashtag en anglais) #Blacklivesmatter. Ces soulèvements populaires et hétérogènes n’ont pas de leader défini. Ils se diffusent et se structurent en grande partie via Facebook ou encore Twitter.”Il y a avant tout une révolte contre des faits, des pouvoirs, des pratiques de domination. Il faut ensuite que plusieurs catégories de populations se reconnaissent, voire s’identifient aux mouvements dissidents. L’expansion d’Internet de ces 15 dernières années et celle encore plus récente des réseaux sociaux numériques (RSN) accélèrent évidemment la circulation des informations et surtout la coordination des mouvements. Ceux-ci ne peuvent plus être entièrement contrôlés par les mécanismes de la censure abrupte des régimes autoritaires.”, explique Bernard Idelson, professeur en sciences de l’information et de la communication à l’université de La Réunion.

Dans le cas de #Metoo, et ses différentes déclinaisons comme #TimesUp, #Balancetonporc eou encore #Jesuisunevictime, Internet a contribué à une libération de la parole. “Si le débat sur les violences est régulièrement alimenté par des faits divers ou autres propositions de loi, ces mouvements en ligne ont surtout permis de mettre en avant les victimes et ce qu’elles ont à dire sur leur expérience”, souligne Valeska Grondin, vice-président de l’association Femmes 974. Ce phénomène social a eu un impact concret. En 2019, les chiffres de la délinquance dévoilés par le gouvernement montrent que les faits de violences sexuelles ont progressé de 12% par rapport à 2018. Selon le bilan du service statistique de la sécurité intérieure, ces augmentations s’expliquent par le fait que les victimes hésitent moins à porter plainte. En parallèle, des pages comme “Paye Ta Shneck” ou, à La Réunion “Té Madmoizel”, offrent une plus grande visibilité au problème du harcèlement de rue. Même constat pour la page Facebook “Féminicides par compagnons ou ex”, alimentée par le collectif du même nom. Cette dernière épluche la presse depuis 2016 pour recenser les féminicides perpétrés en France. Ce compteur, certes morbide, a favorisé un changement de regard sur ces crimes autrefois présentés comme isolés et souvent qualifiés de “passionnels”. Dans le cas des violences conjugales, les réseaux sociaux sont également utilisés pour alerter d’un danger. Par exemple, la campagne intitulé “Le point noir” permet aux victimes d’envoyer discrètement un signal de détresse. Le concept est simple : elle dessine un point noir dans la paume de sa main et le montre à une personne de confiance. Celle-ci a pour mission d’entrer en contact avec la victime pour l’orienter vers des associations ou des professionnels de santé. Toutes ces plateformes ont contribué à un changement de mentalité et ont amené la question du harcèlement sexuel et des violences envers les femmes dans la sphère politique, mais aussi au sein des entreprises, des écoles et même des couples. Mais la mobilisation s’est aussi faite dans la rue, avec la grande marche contre les violences sexistes et sexuelles lancée par le collectif Nous toutes, dont la première édition avait réuni 60 000 personnes en France. #Metoo a également galvanisé des rassemblements, comme en Argentine, avec les grandes manifestations en faveur de la légalisation du droit à l’avortement.

Car si Internet permet une plus large diffusion des mouvements, ces derniers se déplacent bien souvent dans la rue. Les défilés contre le racisme et les violences policières dans le monde entier en sont un exemple récent. Les images de foules rassemblées pour une cause, le poing levé ou le genou à terre, sont plus impressionnantes que le nombre de retweet de #Blacklivesmatter. “Une mobilisation ne trouve son sens véritable que lorsqu’elle migre depuis l’espace digital vers l’espace physique. Il est quand même étonnant que les traditionnels défilés République/Bastille, ou Jardin de l’État/Barachois, itinéraire emprunté récemment chez nous par des manifestants après la mort de George Floyd, restent essentiels pour les acteurs des mouvements sociaux”, complète Bernard Idelson avant d’ajouter : “Finalement, même si le Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, déclarait jadis que ce n’était pas elle qui gouvernait, la rue reste peut-être plus forte qu’internet !”.

 


Bernard Idelson, professeur en sciences de l’information et de la communication à l’université de La Réunion, revient sur le rôle d’Internet et plus spécifiquement des réseaux sociaux dans les mouvements sociaux.

Les réseaux sociaux rassemblent rapidement des internautes du monde entier autour d’une cause, comme Black lives matter ou Me too. Comment l’expliquez-vous ?

On peut inverser la formulation. Ce sont les causes politiques, qui reposent sur de justes indignations, qui mobilisent avant tout. Les mouvements qu’elles suscitent ne s’expriment qu’ensuite grâce à des dispositifs techniques comme les réseaux socio-numériques (RSN). Autrement dit, dans un premier temps, les rassemblements de protestataires ou d’indignés émergent du tissu social, c’est-à-dire de la « vraie vie ». Celle des gens ! Et dans un deuxième temps, les mouvements sociaux se diffusent dans l’espace médiatique et numérique, lequel aujourd’hui, effectivement, ne connaît pas de frontières. Mais ces dispositifs techniques ont toujours été des supports, des vecteurs sinon d’amplification, du moins de circulation de l’expression des mouvements et des luttes.Vous évoquez les États-Unis, l’aura d’un Martin Luther King est liée à la justesse de sa revendication, ô combien d’actualité : le rêve d’un monde sans inégalités entre les Noirs et les Blancs. Et c’est la télévision, notamment au moment de son assassinat le 4 avril 1968 à Memphis, qui lui a permis d’atteindre un tel rayonnement planétaire.

Pourquoi les réseaux sociaux deviennent la caisse de résonance des citoyens ?

Avant Internet, les médias traditionnels relayaient la parole citoyenne en optimisant l’action des représentants élus par les populations au sein des institutions législatives et exécutives. C’est pour cela que l’on attribuait aux journalistes un rôle primordial dans le fonctionnement de la démocratie. Le sociologue Patrick Champagne, ainsi que le politiste, spécialiste des médias, Érik Neveu, ont bien montré comment, dans les années 1980, les agriculteurs élaboraient de véritables stratégies de communication pour organiser des mobilisations  orchestrées en fonction de la presse ; c’est ce qu’ils ont appelé des « manifestations de papier ». C’est-à-dire que des représentants du monde agricole construisaient leurs actions en sollicitant – ou en instrumentalisant ? – les journalistes. Avec la remise en cause des modes institutionnels de représentation, de nouvelles velléités d’expression populaire -au sens noble du terme- apparaissent. Les citoyens ne sont plus simplement des récepteurs usagers des médias, qu’ils soient lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs, mais ils deviennent à leur tour des producteurs de messages. Cela ne signifie pas pour autant que leurs aspirations, d’ailleurs extrêmement hétérogènes, soient prises en compte par les gouvernants.

Avant ces outils, quelles étaient les canaux pour fédérer la population autour d’une cause ?

Tous ceux de l’histoire de l’information et de la communication : cabinets de lecture, feuilles d’opinion, journaux, presse, radio, télévision, etc. Les canaux de communication ne font que refléter les aspirations à un monde social meilleur : ils ne sont qu’à leur service, même si les GAFAM (Google-Apple-Facebook-Amazon-Microsoft), comme le déplorent de plus en plus de nombreux sociologues des médias, peuvent également nous asservir.

Quelles peuvent être les dérives de ces “mouvements sociaux connectés” ?

Probablement les mêmes que celles des mouvements sociaux non connectés, à savoir la diffusion d’idées populistes, racistes, ségrégationnistes, etc. Il ne faut pas oublier que les mouvements de l’extrême droite sont souvent très actifs sur les RSN. Certains contenus totalement illégaux du darknet sont difficilement maîtrisables. En France, l’ex-Front National a été l’un des premiers partis à créer un site web particulièrement élaboré dès l’apparition du réseau internet. Les dictatures modernes savent également utiliser le www. La propagande, comme la contre-propagande, peuvent être aussi numériques. 


Le hashtag #Blacklivesmatter a été lancé en 2013 par trois activistes afro-américaines :Alicia Garza, Patrisse Cullors et Opal Tometi. Le mot-clé est né après que George Zimmerman, un homme blanc, soit acquitté par la justice alors qu’il avait tué par balles Trayvon Martin, un adolescent noir de 17 ans qui n’avait pas d’armes au moment des faits. À la suite de cette affaire, Alicia Garza avait publié sur Facebook un message dans lequel était écrit : “Our Lives Matter, Black Lives Matter”. En réponse, Patrisse Cullors a créé le hashtag #BlackLivesMatter, qui a été repris par de nombreux internautes, notamment sur Facebook et Twitter. Malheureusement, des événements similaires se sont produits par la suite, donnant une plus grande portée au mouvement. En 2014, Michael Brown, un adolescent noir âgé de 18 ans est abattu par la police. La même année, un homme noir de 44 ans nommé Eric Garner perd la vie pendant qu’il est interpellé par des policiers new-yorkais. C’est à ce moment, que des manifestations contre le racisme et les violences policières s’organisent. En 2015, Back Lives Matter devient officiellement un mouvement de défense des droits civiques. Après le décès de George Floyd, tué par un policier lors de son arrestation, le mouvement a grossi et s’est répandu dans le monde. En France, l’affaire Floyd a donné un second souffle au combat mené par le collectif “Vérité pour Adama Traoré”, nom du jeune homme décédé en juillet 2016 durant son interpellation par les gendarmes, dans le Val-d’Oise. Au début du mois du juin, 20 000 personnes ont défilé devant le tribunal de grande instance de Paris, à l’appel de la demi-soeur de la victime, Assa Traoré. Cette dernière, a pris la parole le jour de la mobilisation et a comparé la mort de son frère à celle de George Floyd. “Il se passe exactement la même chose en France. Nos frères meurent”, a-t-elle déclaré.


Ces deux petits mots ont été utilisés, pour la première fois en 2006, par la militante féministe Tarana Burke pour briser le tabou sur les agressions sexuelles. Cette travailleuse sociale, elle-même victime, a lancé une campagne de soutien aux personnes issues des quartiers populaires qui ont subi une agression ou ont été harcelées sexuellement. Mais c’est le tweet de l’actrice Alyssa Milano, publié suite à l’affaire Weinstein, qui a propulsé le mouvement #Metoo. « Si vous avez été victime de harcèlement ou d’agression sexuelle, écrivez “moi aussi” en réponse à ce tweet. », poste-t-elle en octobre 2017. Dans la foulée, le tweet a été repris des dizaines de milliers de fois. En France, la journaliste Sandra Muller s’inspire du mouvement et encourage les femmes à dénoncer les agressions dont elles sont victimes avec le hashtag #BalanceTonPorc. «Et si nous aussi on donnait les noms des prédateurs sexuels qui nous ont manqué de respect verbalement et/ou tenté des tripotages?», écrit-elle avant de dénoncer l’ex-patron d’Equidia, Eric Brion qui la poursuivra pour diffamation et gagnera son procès. À l’époque, le mot-clé devient viral et des milliers de personnes, des anonymes mais aussi de personnalités, témoignent. Elles racontent des scènes de sexisme ordinaire, mais aussi des agressions sexuelles, parfois très anciennes. Un an après le lancement de #Metoo et de #Balancetonporc, la plateforme Visibrain a comptabilisé le nombre de fois où ces deux mots-clés ont été utilisés. En une année, le premier a totalisé 18 millions de tweets, le second 931 240.


Présenté comme un réseau social axé sur le divertissement, avec des challenges et des chorégraphies, TikTok peut également faire dans le militantisme. C’est ainsi que ses utilisateurs, qui sont jeunes voire très jeunes, ont lancé le #denimchallenge. Le concept : des filles mais aussi des garçons témoignent à visage découvert, sur la musique d’Imagine Dragon “It’s time”, et montrent les vêtements qu’ils portaient lorsqu’ils ont été agressés ou violés. Ils prennent la parole pour dénoncer, mais aussi pour clamer que cette histoire ne les définit pas. Ces partages ont commencé lors du “Denim Day”, une journée de sensibilisation sur le viol et les agressions sexuelles durant laquelle les militants portent un jean (“denim”). Ce mouvement, devenu international, a démarré en Italie dans les années 1990 après que la Cour suprême a annulé une condamnation pour viol parce que la victime portait un jean moulant. La justice estimait alors que la victime avait forcément collaboré avec son agresseur pour retirer son vêtement serré et qu’elle était donc consentante.

 

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clicanoo

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