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En deux heures, Thierry a ingurgité 7 kilos de nourriture. Pour ce trentenaire, manger n’est plus un plaisir mais une torture. Manger à s’en rendre malade, manger à en crever. Un ventre qui n’en a jamais assez. Un corps devenu encombrant qu’il faut sans cesse alimenter. Derrière les kilos, la souffrance… et la maladie. Thierry souffre d’hyperphagie, un trouble du comportement alimentaire reconnu comme maladie psychiatrique par l’Organisation mondiale de la santé. Thierry a accepté de se dévoiler, de parler de sa plus grande honte, au risque de ne pas être compris.
“La bouffe m’a tout bouffé”
Thierry* aura mis plusieurs semaines à accepter de se raconter, de se mettre à nu. De se livrer sur cette relation toxique et « malsaine » à la nourriture devenue aujourd’hui son seul compagnon de route. Car Thierry, 37 ans, a tout perdu « la bouffe m’a tout bouffé » plaisante-t-il. Il vit seul dans une petite case située dans une commune de l’est, « je sors peu, me déplacer me demande beaucoup d’efforts et les regards et commentaires des gens me sont devenus insupportables ». Il ne veut pas donner son poids exact « plus de 150 kilos mais ça fait des années que je ne me pèse plus… » sourit-il tristement.
Sa relation maladive à la nourriture a commencé à l’enfance, « ma mère nous élevait seule mes frères et soeurs et moi, on n’avait pas grand chose, pas les moyens de faire des grandes sorties, d’avoir des loisirs… Alors quand elle avait une petite monnaie, ma mère nous faisait de bons repas ou on avait le droit à des friandises, d’aller au fast food… ». Thierry a commencé à développer une relation émotionnelle à la nourriture « c’est devenu une récompense dans les bons moment, un réconfort dans les mauvais, une sorte de plaisir en temps normal, même quand je n’avais pas faim. »
À l’adolescence, les kilos en trop sont apparus, dans leur sillage, les troubles du comportement alimentaire. « J’ai commencé à me cacher pour manger. La nuit, je me levais pour finir les plats, je dévorais des quantités astronomiques, je n’en avais jamais assez ». Thierry fait sa vie, quitte la maison familiale, rencontre une femme avec qui il a deux enfants « j’étais déjà gros à l’époque mais j’avais un emploi, j’étais dynamique et je donnais le change ». Thierry travaillait alors dans la fonction publique, « mes collègues me disaient que je mangeais peu. Je faisais semblant et en rentrant chez moi, je me gavais » souffle-t-il.
“J’ai pu lire le dégoût dans le regard de mon fils”
L’électrochoc, c’est lorsque son fils de 7 ans le surprend à 2 heures du matin, assis dans le noir, en train de manger une boîte de conserve froide, à la main, des sachets de friandises éventrés à ses pieds et une pizza en train de cuire dans le four. « J’étais en transe, dans un état second. J’ai pu lire le dégoût dans le regard de mon fils. La honte aussi d’avoir un père comme ça. Il s’est mis à pleurer, sa mère est arrivée. Embourbé dans mes kilos, je n’arrivais pas à me relever. Elle a vu ce tableau désolant avec en fond les hurlement de notre enfant. Elle n’avait pas les mots ».
Quelques jours après, rongé par la honte, Thierry quitte le domicile familial et s’enfonce dans l’isolement. « J’ai lâché mon boulot, j’ai coupé les ponts avec mes collègues, amis et commencé à espacer les moments en famille. Mon seul remède, c’était la bouffe. Et là, je n’avais plus à me cacher ». Thierry a complètement perd pied et prend des dizaines de kilos « J’avais besoin de ça, de manger. Ça me soulageait, ça m’anesthésiait. Je n’avais qu’une chose à penser : qu’est-ce que je mange après ? ».
Le mauvais diagnostic
Un engrenage, la solitude, les kilos qui s’accumulent et deviennent handicapants. Thierry essaye de se faire aider « je suis allé voir mon médecin traitant. Il m’a recommandé de me mettre au sport et de mieux manger, comme si je ne savais pas déjà tout ça… Il m’a aussi dit qu’il fallait que je me contrôle, que je sois déterminé. C’était bien là le problème… » Au moment des crises, Thierry perd totalement le contrôle, c’est l’un des symptôme de sa pathologie.
C’est en surfant sur la toile qu’il met enfin un nom sur le mal qui le ronge : l’hyperphagie. Ce trouble du comportement alimentaire est classé comme maladie psychiatrique depuis 2013. « C’est le fait de manger une très grande quantité de nourriture en un laps de temps très limité sans ressentir de sentiment de faim. Mais contrairement à la boulimie, il n’y a pas de comportement compensatoire c’est-à-dire pas de vomissement, de jeûne ou une pratique excessive d’activité physique prise de laxatif… d’où la prise de poids. Souvent les hyperphages mangent seuls ou en cachette à cause du sentiment de honte. Pendant les crises, ils ressentent une perte de contrôle totale et une fois l’épisode terminé, ils sont envahis par la culpabilité » explique Nathalie Le Moullec, responsable médicale du Centre spécialisé l’obésité de La Réunion.
La spécialiste précise que la récurrence de ces épisodes hyperphages est un autre indicateur. Si le patient a un épisode du genre par semaine durant trois mois, en général, c’est qu’il est atteint d’hyperphagie. « Toutes les personnes en surpoids ou obèses ne sont pas touchées par ce trouble du comportement alimentaire, mais dans la clinique de l’obésité, 40% des patients en état d’obésité morbide en sont atteints. C’est donc assez fréquent mais peu connu, même au sein de la communauté médicale » explique Nathalie Le Moullec.
Une maladie méconnue
Quant à l’origine de ce désordre alimentaire, elle est encore floue « il y a des facteurs de risques mais il est difficile d’émettre un lien de causalité. Les patients qui sont touchés par l’hyperphagie ont souvent des traits de personnalité similaires : impulsivité à certains stimuli, émotions négatives, manque affectif, insatisfaction corporelle, consommation de substances psychoactives ( ndlr : Alcool, tabac, cannabis, ecstasy, héroïne, cocaïne, GHB, certains médicaments…). Par ailleurs, ces patients appliquent souvent des restrictions cognitives (ndlr : intention de contrôler consciemment et rationnellement le comportement alimentaire dans le but de maigrir ou de ne pas grossir) du type jeûne et évoluent dans un contexte particulier » détaille Nathalie Le Moullec.
Thierry coche toutes les cases. Souvent, ce trouble alimentaire s’accompagne d’une profonde détresse. Aujourd’hui, Thierry veut s’en sortir mais le chemin sera long et nécessite une prise en charge par une équipe multidisciplinaire et spécialisée sur les volets nutritionnel et psychologique. « Je ne me sens pas encore prêt à faire de nouveau confiance aux médecins, j’ai appelé à l’aide plusieurs fois mais aucun médecin n’a réussi à poser le diagnostic » déplore le père de famille. Le trentenaire n’a des contacts qu’épisodique avec ses enfants, plus seul que jamais, il espère réussir à s’en sortir pour retrouver une vie « normale ». « Je veux voir mes enfants grandir, vieillir en bonne santé et surtout profiter de la vie. Aujourd’hui, le temps passe et je reste dans ma grotte, trop fatigué pour vivre. Je ne suis pas juste gros, je suis malade et ça, il faut que les gens le comprennent. On ne choisit pas d’être comme ça ».
Impossible de dire combien de personnes sont atteintes d’hyperphagie à La Réunion (et dans le monde). Pour les spécialistes, l’un des principaux enjeux est de réussir à sensibiliser le corps médical sur cette maladie encore méconnue pour qu’un diagnostic soit posé le plus rapidement possible et que ces patients puissent être orientés vers des structures adéquates pour être pris en charge.
F.H
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