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Le Prix Nobel de physique 2010 Andre Geim, Néerlandais lui-même d’origine russe, est à l’initiative d’une lettre ouverte, signée par mille scientifiques russophones du monde entier, demandant la fin des persécutions contre l’opposant russe Alexeï Navalny. Il répond aux questions du Monde.
Que représentent pour vous le combat et le sort d’Alexeï Navalny ?
Je n’ai jamais rencontré Navalny, et je ne connais pas grand-chose de son programme politique, si ce n’est la lutte contre la corruption.
Mais la situation est extrêmement préoccupante pour moi et, je crois, pour la France, l’Europe et le monde entier. Si Alexeï Navalny est tué ou trouve la mort en prison – d’une manière ou d’une autre –, la Russie franchirait la ligne rouge. Tous les incidents de la dictature en devenir (l’utilisation du poison Novitchok, les meurtres de Londres, etc.) peuvent encore être attribués à des fanatiques de Poutine. Mais si quelque chose arrive maintenant à Navalny, c’est un tournant pour le président Vladimir Poutine. Il ne pourra plus se cacher derrière ses lieutenants. C’est comme avec un criminel qui, dans la plupart des cas, hésiterait à commettre son premier meurtre. Après, la récidive devient plus facile et on devient un tueur en série.
Si quelque chose arrive à Alexey Navalny, les dirigeants russes franchiront clairement cette ligne rouge de la moralité humaine et entreront dans la phase du bezpredel, un mot russe unique signifiant « sans limites », décrivant un Etat où le comportement pervers est toléré par la société. Il n’y a pas de retour en arrière.
Voyez-vous un parallèle entre la situation de Navalny et celle des dissidents de l’ère soviétique ?
C’est la chose la plus inquiétante. Beaucoup de gens en Russie considèrent Poutine comme un nouveau tsar et s’en contentent. Les tsars apportent de la stabilité et sont souvent plus intelligents que certains dirigeants populistes. Les Russes pensent qu’ils peuvent vivre heureux sans démocratie et même sous une dictature. Bien sûr, ils connaissent tous Staline mais pensent que Staline était un méchant dès le départ. C’est une grave erreur. C’est le pouvoir absolu qui a progressivement corrompu l’individu en faisant de lui le Staline tel qu’on le connaît maintenant. Les Soviétiques ont toléré l’accumulation progressive d’atrocités jusqu’à ce qu’il soit trop tard et qu’ils en deviennent les victimes. Malheureusement, la situation actuelle semble pire qu’à la fin de l’URSS. Sous Khrouchtchev et Brejnev, les dissidents ont été persécutés mais n’étaient ni empoisonnés ni tués en douce. C’était un progrès par rapport à l’ère Staline. Maintenant, nous retournons en arrière.
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