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Tribune. « Ils » reviennent en force dans l’actualité. Une fois de plus, c’est la tonalité de nombreux commentaires : « ils » sont à nos frontières et « ils » veulent entrer de force dans l’espace de l’Union européenne. Les guerres civiles et les enjeux géopolitiques sont deux éléments majeurs, aujourd’hui, dans les processus d’expulsion hors de leurs pays de millions de personnes. Habituellement, ceux qui ne se reconnaissent pas dans le vocabulaire de la crainte, prônent le recours à l’intervention humanitaire ou expriment leur indignation légitime devant sort réservé à ces populations.
Mais au-delà de la question de fermeture ou d’ouverture de frontières, au-delà aussi des réflexes ou des incantations idéologiques, un élément essentiel échappe aujourd’hui à la plupart des analyses : ce sont les conséquences générales sur l’identité sociale et psychologique de celles et ceux qui se retrouvent enfermés de force dans de telles situations sans issue.
Rappelons, au passage, que certains demandeurs d’asile sont maintenus dans des camps en Grèce depuis environ quatre ans. Leurs conditions d’existence dans ces espaces indéfinis (camps d’internement, camps de rétention, prison à ciel ouvert, etc.) s’en trouvent inexorablement déshumanisées. Un des éléments les plus frappants de cette déshumanisation est la présence massive d’immondices. Pas d’organisation pour désigner l’endroit où seront jetés les déchets. Pas de ramassage quotidien. Aucune distance entre les lieux où les personnes mangent, dorment et les détritus qui ne cessent de s’accumuler.
Ordure matérielle et ordure humaine
Mais pourquoi ? Parce que ces hommes et ces femmes ont vu leur force les abandonner. Ils mobilisent leur dernière énergie non pas pour organiser un lieu de vie collectif mais pour trouver de l’argent, essayer de dormir, se couvrir pour amoindrir le froid, se laver quand c’est possible, se mettre à l’abri du vent, garder un peu de réserve physique pour aller plus loin que le camp qui a fini par borner leur horizon. Ils ne possèdent aucun bien à défendre ni à entretenir puisqu’ils ont tout perdu. Leur seul capital est leur corps.
L’espoir préserve de la négation de soi. Mais il disparaît si l’attente s’éternise
Il s’installe ainsi une relation quasi structurelle entre ordure matérielle et ordure humaine. Ces migrants sont partout considérés comme en surnombre. Etre en surnombre signifie aussi être redondant, inutile. Le sociologue Zygmunt Bauman (1925-2017) remarquait très justement que « redondance » partage son champ sémantique avec « rejet », « détritus », « déchet », « ordure » et « rebut ».
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