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Avant le 4 août 2020 à 18 h 07, heure de Beyrouth, les quelques piliers restants qui faisaient encore le prestige du Liban s’étaient effondrés l’un après l’autre, plongeant ce petit pays jadis chatoyant dans une faillite économique et existentielle sans précédent. On parlait alors déjà d’abîme, de désastre, de tempête. Le centre-ville de Beyrouth était abandonné, les rideaux de fer tombés, tout était fermé, il n’y avait plus de travail, plus d’argent, les Libanais vaquant dans un état second, exsangues, fatigués, frappés par la vitesse fulgurante à laquelle ils avaient basculé dans une autre dimension. Un film de science-fiction, d’apocalypse.
Si ce n’était pas la fin du monde, on était en tout cas sur la voie de signer la fin d’un monde, d’un certain Liban, d’une civilisation.
Il ne manquait plus qu’un pas à franchir pour que le pays devienne terne et sombre, opaque, monochrome, avec une seule langue, une seule culture, une seule religion, une seule monnaie, comme la plupart des villes arabes.
Les pays arabes, je n’en vois pas un qui fasse rêver aujourd’hui.
Il fut un temps où le Liban, turbine à fantasmes, n’a pas fait rêver : il a coupé le souffle, il a fasciné. Son âge d’or, boîtes de nuit et cinémas, cultures mêlées et cocktails au bord des piscines, nous a envoûtés. C’était dans un autre temps.
A présent, voilà des semaines que nous tombions des nues, chaque jour un cran plus bas, sans qu’il nous semble percevoir le fond.
Le dernier rayon de lumière du Moyen-Orient
Quand, ce 1er août 2020, je suis arrivée de Paris à Beyrouth avec mon fils chez mes parents, je me suis élancée au salon pour contempler de la terrasse la vue sur la ville et la mer, et me suis heurtée à l’immense façade de la tour plantée à deux mètres pile face à nous. Je l’avais oubliée tellement elle a vite poussé, au milieu d’un urbanisme sauvage à l’image exacte de l’incurie de nos dirigeants sans foi ni loi.
Je vis au neuvième étage d’un immeuble situé au sommet de la colline d’Achrafiyeh, et notre vue panoramique sur la capitale est pratiquement bouchée. C’est dire la taille de cette tour, qui non seulement nous prive de l’horizon, mais assombrit aussi notre lieu de vie. Exactement à l’image des conséquences de cette mauvaise gouvernance sur le pays. Quand le monde aura définitivement perdu son dernier rayon de lumière au Moyen-Orient, c’est tout l’Occident qui en pâtira, je me suis répété. Pas en guise de consolation, c’est ma profonde conviction.
Ce 4 août 2020 à 18 h 07, j’étais dans la salle de bains quand j’ai senti le bâtiment se tordre en crissant sous mes pieds avant d’être propulsée dans le couloir, emportée par un tourbillon de morceaux de verre provenant des miroirs, des cadres, lustres, appliques et fenêtres soufflées, portes et baies vitrées arrachées, dans une déflagration assourdissante. Mes oreilles sifflaient, je n’entendais rien. Crachant ou avalant le verre de ma bouche, j’étais époustouflée de pouvoir me relever indemne. Époustouflée aussi, au vu des décombres, de voir qu’on était tous sains et saufs. Nous avons eu cette chance. Beaucoup ne l’ont pas eue.
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