« L’image écornée de Vladimir Poutine ne jouera sans doute qu’à la marge sur le résultat du vote »

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A Moscou, le 1er juillet 2020. « Je suis/Nous sommes la constitution russe », peut-on lire sur la pancarte.

Dans un tchat avec les internautes du Monde, notre correspondant à Moscou, Benoît Vitkine, est revenu sur le vote en Russie de la réforme constitutionnelle, qui se termine mercredi 1er juillet.

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Eric : Bonjour, pensez-vous que la gestion de la pandémie a pu affaiblir Vladimir Poutine ? Les résultats seront-ils moins flatteurs que prévu ?

Benoît Vitkine : Vladimir Poutine n’est pas apparu à son meilleur durant la pandémie. Il a commencé par la sous-estimer publiquement, croyant, sans doute sincèrement, que les fermetures de frontières suffiraient, puis il s’est mis en retrait, jusqu’à n’apparaître plus que dans son « bunker », comme les Russes ont surnommé le bureau de sa résidence, en banlieue de Moscou.

Surtout, il a transféré sur les gouverneurs la responsabilité de la gestion de la crise, à commencer par ce dilemme qui s’est posé partout ailleurs dans le monde : santé publique contre relance de l’économie. « Vous êtes personnellement responsables », a-t-il dit aux dirigeants régionaux, sans pour autant leur donner de pouvoirs supplémentaires.

Cela dit, cette image un peu écornée ne jouera sans doute qu’à la marge sur le résultat. D’autant que, malgré le doute qui subsiste sur les chiffres de la mortalité, le Covid-19 n’a pas frappé la Russie de manière particulièrement tragique. Bien plus menaçante est la dégradation à prévoir de la situation économique et sociale. C’est pour cela que le pouvoir a tenu à en finir au plus vite avec ce « vote populaire », avant l’été. Dans plusieurs régions, les mesures restrictives et les quarantaines ont été levées du jour au lendemain, pour permettre la tenue du vote dans un climat pas trop dépressif.

Quant aux résultats, nous verrons bien, mais il sera difficile d’analyser les chiffres, sujets à caution. Ce vote est organisé en dehors de toute procédure connue et les irrégularités sont plus nombreuses que pour une élection habituelle. Le pouvoir a tout fait pour gonfler la participation, notamment.

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Sam : Vous parlez des fraudes. Y a-t-il justement un certain contrôle mis en place à ce sujet ? Si oui, national ou international ?

Il y a des observateurs, mais qui ont été désignés selon une procédure inhabituelle, uniquement sur validation de la Chambre civile, une institution étatique. D’ordinaire, les partis politiques ont, par défaut, droit à des observateurs. Ce n’est donc pas le cas ici et les droits de ces observateurs sont également réduits. Quant aux observateurs internationaux, non, aucune organisation reconnue n’est présente et la question du coronavirus suffit à le justifier.

Pour l’heure, on a surtout des irrégularités, innombrables, dans la procédure, des pressions, des libertés prises avec les règles. Un président de bureau de vote en banlieue de Moscou m’a expliqué, anonymement, que l’on exigeait de lui une participation à 70 %. J’ai aussi pu voir de mes propres yeux – et photographier – un paquet de bulletins posés en tas dans une urne : de façon évidente, ils n’ont pu y atterrir de façon « naturelle », mais plutôt à la faveur d’un bourrage d’urnes.

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Luc : Où en est l’opposition ? Que dit-elle à propos de cette volonté de Vladimir Poutine de diriger à vie (ou presque) ?

L’opposition est divisée. Parmi les partis autorisés et représentés à la Douma, seuls les communistes se disent opposés à la réforme. Leur chef, Guennadi Ziouganov, a estimé que Poutine avait désormais « plus de pouvoir que le tsar, le pharaon ou le secrétaire général du PCUS ». Mais ils ne font absolument pas campagne.

L’opposition libérale, elle, se déchire entre appels à voter « non » et à boycotter. C’est, par exemple, la position d’Alexeï Navalny, qui juge la consultation illégitime et dangereuse en période de pandémie. Mais, là encore, ces courants ne sont pas audibles : leurs représentants ne sont pas invités dans les médias fédéraux et ils ne semblent pas avoir fait de ce vote une priorité.

Pour eux, rendez-vous est pris, plutôt, pour les prochains scrutins, où ils parviennent d’ordinaire mieux à se faire entendre, que ce soit dans les urnes pour ceux autorisés à se présenter, ou dans la rue. Mais c’est négliger une question : les nouvelles procédures électorales utilisées pour ce vote pourraient devenir la norme. La commission électorale parle déjà d’étendre la pratique du vote sur une semaine, théoriquement introduite pour faire face à la pandémie mais qui a aussi facilité les fraudes.

Les autorités ont contre-attaqué en expliquant qu’aucune trace d’irrégularité n’avait été trouvée dans le cas que j’ai constaté, puis un membre de cette Chambre civile a donné une conférence de presse pour expliquer, à tort, que je ne m’étais pas même rendu sur place.

Le vote électronique, qui était possible seulement à Moscou et à Nijni Novgorod, a aussi été utilisé pour faire voter un grand nombre de retraités, sans leur consentement. Des enquêtes journalistiques l’ont montré. La dernière inquiétude, qui concerne la soirée de ce soir, est relative au comptage. C’est là que les derniers « ajustements » pourront être faits.

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Francilien : Le projet de réforme ayant déjà été validé par la Douma et la Cour constitutionnelle fédérale, quelle est la valeur juridique de cette consultation populaire ?

La présidente de la commission électorale, Ella Pamfilova, l’a encore dit, mardi 30 juin : tout est déjà adopté et seul le bon vouloir du président fait que la réforme est soumise au vote des Russes. Mais M. Poutine a dit, à plusieurs reprises, qu’il se plierait au vote populaire. S’il y avait le moindre doute sur les résultats, ce serait une déclaration réellement contraignante.

Ensuite, vous avez raison de préciser qu’il ne s’agit pas d’un référendum. C’est important parce qu’une telle procédure existe : c’est à dessein que les autorités l’ont rejetée. On ne voit pas d’autre explication que le souhait d’éviter toutes les contraintes formelles attachées à un scrutin de ce type : organisation d’une campagne en bonne et due forme, financement et place dans les médias pour les deux camps, présence d’observateurs indépendants, peines prévues pour les violations…

La formule choisie, celle d’un « vote populaire », est bien moins contraignante. On pourra y revenir, mais rien ne résume mieux cette « liberté » nouvelle donnée aux organisateurs du vote que les images de bureaux de vote… originales que l’on a vues circuler durant toute cette semaine de vote : dans un coffre de voiture, dans un chariot de supermarché et, surtout, plus souvent, sur des bancs devant les immeubles. Cela ne ressemble à aucune procédure connue mais devrait être efficace pour pousser les gens à voter.

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Karlito : Y a t-il un successeur potentiel de Poutine ?

Sans doute, Vladimir Poutine n’est pas éternel ! Mais l’une des difficultés d’une transition dans un régime autoritaire concerne justement le choix et l’annonce d’un successeur… A l’afficher trop tôt, vous risquez de griller votre propre autorité, en tant que chef, et celle du successeur en question.

Cela rend la recherche d’un tel homme un peu vaine. La nomination d’un nouveau premier ministre en début d’année a, par exemple, ressuscité ce débat. Or, Mikhaïl Michoustine apparaît, aujourd’hui encore, plus falot que son prédécesseur…

Permettez-moi d’ailleurs de donner ici mon avis : toutes ces difficultés sont un sacré aveu d’échec pour le système Poutine. Celui-ci s’est bâti en opposition au chaos des années 1990 et la principale réussite du président, de l’avis de ses thuriféraires, est la construction d’un Etat solide, d’institutions enfin efficaces. Que vaut cette construction si elle est à ce point dépendante d’un homme et à ce point fragilisée par l’idée même d’une succession ?

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Le Monde

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