« Les pouvoirs en place au Moyen-orient seront comptables de manière exacerbée de leur gestion de la crise »

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Arabisant et professeur à l’université Paris Sciences et Lettres, Gilles Kepel est titulaire de la chaire Moyen-Orient Méditerranée à l’Ecole normale supérieure (ENS), et enseigne à Sciences Po. Il est membre du Haut Conseil de l’Institut du monde arabe. L’auteur de Sortir du chaos (Gallimard, 2018) analyse l’impact de l’épidémie de coronavirus sur le Moyen-Orient, notamment par l’effondrement du prix du pétrole.

La pandémie de Covid-19 est-elle en train de changer la donne au Moyen-Orient ?

La baisse tendancielle des prix du pétrole est un phénomène structurel qui précède la pandémie de Covid-19, mais que celle-ci a amplifié en mettant l’économie mondialisée – très gourmande en hydrocarbures – quasiment à l’arrêt pour une période et selon des modalités indéterminées à ce jour. Si on valide l’hypothèse que l’ère pétrolière faisait des Etats producteurs du Golfe persique les maîtres de la région et des acteurs centraux de la planète avec l’explosion des prix du brut lors de la guerre israélo-arabe d’octobre 1973, il me paraît clair que, désormais, on est en train de changer d’époque. Pas seulement parce que les moyens modernes de forage permettent de produire des hydrocarbures presque partout – le Golfe conservant le quasi-monopole d’un coût d’extraction très bas, au-dessous de 10 dollars en moyenne le baril [9,1 euros] –, mais surtout parce que l’économie rentière ne peut plus assurer les équilibres politiques, notamment à cause de l’explosion démographique de la région. Celle-ci crée des tensions sociales insupportables, dont les « printemps arabes » du début de la décennie 2010 ont été le symptôme, et qui aboutissent aux guerres civiles, avec leurs séquelles migratoires. Elles vont en outre s’amplifier, aggravées par le réchauffement climatique, dont l’usage immodéré des hydrocarbures est la cause principale et la désertification l’effet majeur dans la région. La rente a créé l’irresponsabilité. Elle a conduit au chaos, renforcé par les extrémistes religieux, qui voyaient dans le djihad, nourri par la manne pétrolière, l’accomplissement du messianisme conquérant de l’islamisme politique à l’échelle planétaire.

L’accord russo-saoudien pour limiter la production va-t-il réussir à enrayer la chute des cours du brut ?

L’effondrement du prix du baril a été causé par la volonté russe de faire sortir du marché, en les ruinant, les producteurs de pétrole de schiste américains. Ils inondaient le marché et avaient conquis l’hégémonie mondiale, distançant Riyad et Moscou. De nombreux pétroliers de l’Ouest américain sont en faillite, et les sénateurs de ces Etats ont exercé une pression maximale sur Donald Trump pour contraindre l’Arabie saoudite à arrêter la « surenchère à la baisse » avec la Russie, menaçant de sanctionner au Sénat l’engagement militaire saoudien au Yémen. Riad vient du reste de mettre en place un « cessez-le-feu unilatéral ».

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