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EnquêteL’époque où la France ne se sentait pas menacée est révolue. Aujourd’hui, non seulement des groupes terroristes djihadistes sont des cibles prioritaires, mais de potentiels adversaires étatiques se font jour : la Russie, la Chine, la Turquie.
En ce temps-là, il y a une trentaine d’années, nous n’avions plus d’ennemi. Il avait disparu ou, du moins, il n’était plus identifiable. « A l’inverse d’une expérience multiséculaire, la France se trouve dans une situation peu familière, où ses frontières ne semblent plus immédiatement et directement menacées », pouvait-on lire dans le Livre blanc de la défense de 1994, le premier depuis 1972 qui présentait les grandes lignes de la stratégie du pays dans la nouvelle réalité de l’après-guerre froide.
L’affrontement Est-Ouest et la division du monde en deux blocs idéologiques hostiles avaient pris fin avec la victoire par K.-O. de l’Occident. « Nous allons vous rendre le pire des services, nous allons vous priver d’ennemi », avait lancé Georgyi Arbatov, conseiller diplomatique de Mikhaïl Gorbatchev, estimant que faute d’adversaire commun, le camp occidental allait à son tour imploser. Certes, il restait des menaces, mais elles étaient d’un autre ordre. « La France ne se connaît pas aujourd’hui d’adversaire désigné », soulignait le document du ministère de la défense prenant acte de ce fait inédit.
« Le mot même d’ennemi était devenu tabou comme tout ce qui pouvait évoquer un conflit. Dans les années 1990, l’Ecole de guerre a été rebaptisée Collège interarmées de défense avant de revenir à son nom d’origine il y a dix ans », rappelle Jean-Vincent Holeindre, professeur de sciences politiques à Paris-II et auteur notamment de La Ruse et la Force (Perrin, 2017). « C’était une rupture historique. Dans le Livre blanc de 1994, chaque mot était pesé au trébuchet : ne pas se connaître d’adversaire ne signifie pas qu’il n’y en a pas, analyse Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique. Cette période de grâce s’est achevée au début des années 2000, au moment où AQMI (Al-Qaida au Maghreb islamique) désigne officiellement la France comme son ennemi. »
En fait, la lutte contre les groupes terroristes avait déjà changé de dimension avec les attentats du 11 septembre 2001, à New-York. Aujourd’hui, les forces françaises sont engagées au Sahel comme au Levant. Mais ces groupes djihadistes ne sont plus le seul ennemi. « Dans un monde marqué par le retour de puissances prédatrices, ne pas se préparer au conflit, c’est être au menu », ironise un haut fonctionnaire de la défense. « L’ombre de la guerre », formule chère au philosophe Raymond Aron (1905-1983) pour rappeler cette constante des relations internationales, est de retour. Comme la notion d’ennemi.
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