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Rarement, dans l’histoire, le palais de Westminster aura suscité autant d’attention que pendant les trois années et demie qui ont préparé la sortie de Royaume-Uni de l’Union européenne (UE). Des élus infligeant un triple camouflet au « deal » de leur première ministre, qui, lasse, finira par démissionner ; un président de la Chambre des communes s’offrant une sieste en pleine séance, un « speaker » hurlant « Order ! » pour ramener le calme, un autre premier ministre contraint de limoger 21 députés de son propre camp après avoir perdu le contrôle de l’agenda parlementaire… Entre le référendum du 23 juin 2016 et la réalisation effective du Brexit, prévue le 31 janvier à minuit, les bancs verts du Parlement britannique auront offert au monde un spectacle d’une inépuisable inventivité.
Pourtant, au-delà du spectacle, la vie politique britannique s’est quasiment arrêtée pendant ces 1 318 jours. Obsédés par le Brexit et paralysés par la division du pays, députés et ministres ont renoncé à prendre la moindre décision majeure sur les autres sujets qui occupent traditionnellement l’agenda politique.
Theresa May, qui promettait lors de son arrivée à Downing Street de mener à bien le Brexit tout en mettant fin aux « injustices brûlantes » qui avaient servi de terreau au populisme anti-européen, a échoué sur les deux tableaux. La première ministre a consacré une grande partie de son énergie à négocier avec les Vingt-Sept un « deal » de sortie de l’UE, puis à le faire accepter par le Parlement, avant de jeter l’éponge en juin 2019.
De nombreux chantiers d’ampleur repoussés
Ses ministres ont dû « déprioriser » les réformes en cours dans leurs secteurs respectifs pour travailler sur les conséquences concrètes du Brexit – de la pêche au contrôle aérien, en passant par la réglementation des produits chimiques – et adapter le droit britannique, soudain délesté du cadre européen.
Au ministère de l’économie, la mobilisation d’une bonne partie des fonctionnaires pour préparer l’éventualité d’un « no deal » a torpillé les rares chantiers d’ampleur lancés par le gouvernement May. Ainsi, le gigantesque plan de modernisation de l’administration fiscale a dû être repoussé, faute de moyens humains pour le mettre en œuvre. De même que la fin de l’austérité budgétaire post-crise, annoncée solennellement à l’automne 2018 et reportée sine die, notamment à cause du manque de fonctionnaires disponibles pour préparer les nouveaux budgets.
Le chaos du Brexit a également repoussé le plan climat du gouvernement, un texte-clé qui vise à réorienter des milliards de livres d’investissements publics vers des projets luttant contre le réchauffement climatique.
Boris Johnson, arrivé à Downing Street en juillet 2019, n’a fait guère mieux. Concentré sur son objectif de mener à bien le Brexit coûte que coûte d’ici au 31 octobre, paralysé par un Parlement qui lui était hostile puis contraint d’organiser de nouvelles élections, il n’a pour l’instant engagé aucun chantier majeur.
83 lois adoptées… sur des questions mineures
Si le Brexit a occupé plusieurs centaines d’heures de débat au Parlement, le manque de temps n’est pas le seul facteur explicatif du néant de ces trois années et demie. Car plus de 80 % du calendrier parlementaire a été employé par les députés à discuter d’autres sujets, aboutissant à l’adoption de 83 lois – deux fois moins que lors des trois ans et demi précédents, où 166 lois avaient été votées.
A l’exception d’une loi antiterroriste controversée, d’une réforme de la justice et de mesures contre le blanchiment d’argent, il est difficile de trouver des textes majeurs adoptés pendant l’ère May ou Johnson. En revanche, tarifs de stationnement, parkings, pépinières, jardins botaniques royaux, maréchaux-ferrants, voies navigables ou encore petits farceurs qui pointent des lasers sur les avions ont chacun eu droit à une loi distincte. Autant de questions mineures qui, en d’autres époques, auraient probablement eu du mal à trouver une place dans l’agenda parlementaire chargé du Royaume-Uni.
Textes peu clivants et marottes
Mais la crise politique quasi permanente entre le gouvernement et le Parlement ont conduit l’exécutif à se concentrer sur des textes moins clivants, plus susceptibles d’être approuvés par les députés. Quelques semaines après le psychodrame de mars, qui a conduit au premier report du Brexit, le gouvernement May a ainsi relancé une vieille proposition de loi pour interdire les animaux sauvages dans les cirques itinérants. Ce texte, qui ne concernait en pratique que 19 animaux sur le sol britannique, a été voté par le Parlement la veille de l’entrée en fonction de Boris Johnson.
La maigreur de l’agenda intérieur du gouvernement, obnubilé par le Brexit, a également ouvert des fenêtres d’opportunités inespérées pour certaines parlementaires, qui y ont trouvé l’occasion de pousser leurs marottes, longtemps ignorées. C’est ainsi que la travailliste Ruth George a réussi à déposer le 27 mars une proposition de loi pour interdire les « lanternes chinoises », tenues pour responsables de nombreux incendies – le texte est resté depuis dans les limbes.
Paradoxalement, cette étrange période a aussi donné sa chance à des sujets importants, mais souvent relégués à la fin de l’agenda parlementaire faute de priorisation politique, comme la pénalisation du voyeurisme de rue, la protection des victimes de harcèlement et de mutilations génitales, l’interdiction du commerce de l’ivoire, la prise en compte des transgenres dans les recensements de population ou le don d’organes.
Le Royaume-Uni prêt à « passer à autre chose » ?
Le Brexit étant désormais acquis, la vie politique britannique va-t-elle pouvoir reprendre ses droits ? C’est la promesse de Boris Johnson : auréolé de sa victoire triomphante aux élections de décembre et d’une « super-majorité » à Westminster, il s’est engagé à mettre en œuvre lors des cinq prochaines années « une feuille de route radicale » à la coloration très sociale. En rupture avec la politique d’austérité menée depuis une décennie par ses amis conservateurs, il entend renforcer substantiellement les moyens du système de santé, améliorer les droits des travailleurs et des locataires, lancer de grands chantiers d’infrastructures et gonfler le soutien financier à l’Ecosse.
Reste que « BoJo » n’en a pas totalement fini avec le Brexit : il doit désormais négocier avec les Vingt-Sept un nouvel accord régissant la « relation future » de son pays avec l’UE, en matière de commerce, de sécurité ou encore de défense. Si le premier ministre conservateur a promis que la question serait réglée d’ici à la fin de l’année 2020, beaucoup d’Européens jugent que c’est impossible – et anticipent déjà des discussions qui pourraient s’étaler sur plusieurs années.
Note : une première version de cet article avait été publiée en juin, après la démission de Theresa May.
Notre sélection d’articles pour comprendre le Brexit
- Boris Johnson a réussi magistralement son pari, Corbyn a subi une débâcle : les leçons d’un scrutin historique qui va permettre au premier ministre de réaliser le Brexit au 31 janvier 2020.
- Six mois après le refus du Parlement britannique de ratifier l’accord entre Theresa May et l’Union européenne sur le Brexit, un nouvel accord a été négocié par le premier ministre Boris Johnson.
- Ce texte, qui reprend l’essentiel de l’« accord de retrait » en novembre 2018, supprime notamment l’existence du « backstop » à la frontière entre les deux Irlandes. En voici les points-clés.
- Comprendre : le schéma qui résume les options possibles (daté d’octobre 2019), alors que les parlementaires doivent valider l’accord de Boris Johnson pour officialiser le divorce entre le Royaume-Uni et l’Union européenne.
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