Le destin peu commun de Milan Kundera, l’écrivain qui venait du froid

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Publié aujourd’hui à 20h30

Dans une impasse parisienne, sur un îlot du 7e arrondissement, un homme au beau visage de boxeur et aux cheveux blancs, portant haut ses 90 ans, et une petite femme brune, fluette, coupe à la garçonne. Deux âmes sœurs, collées l’une à l’autre. Les passants croisant par hasard la longue silhouette voûtée de Milan Kundera accrochée à celle de Véra, sa femme depuis un demi-siècle, éprouvent une légère surprise à les découvrir ainsi, étonnamment vivants.

Du sexe (triste), du rire (grinçant), le « sourire » du chien Karénine, le geste de la main d’Agnès au bord de la piscine… Ses personnages et ses situations restent gravés sans s’oublier

Le romancier a réussi son coup. A force de refuser tout passage à la télévision depuis trente-cinq ans, il s’est effacé du réel. Pour son public mondialisé, l’auteur de La Plaisanterie (1967) est devenu un écrivain fantôme, comme l’Irlandais Samuel Beckett que l’on frôlait dans les mêmes rues, mutique, quelques décennies plus tôt. Ses romans ont pourtant envoûté des millions de lecteurs. Du sexe (triste), du rire (grinçant), le « sourire » du chien Karénine, le geste de la main d’Agnès au bord de la piscine… Ses personnages et ses situations restent gravés sans s’oublier. « Une géniale simplicité, résume le romancier Benoît Duteurtre, le premier de ses intimes ; l’intelligence de la banalité des choses. »

Kundera est l’un des écrivains les plus lus au monde : les 49 traductions de ses 17 livres tapissent l’entrée de son appartement comme un couloir de la tour de Babel. Avec son essai L’Art du roman (Gallimard, 1986), il est aussi devenu un écrivain pour écrivains. Il a dialogué avec les plus grands, Garcia Marquez, Rushdie, Roth, Sciascia, rencontré le cinéaste italien Fellini. Un tableau de son ami l’artiste britannique Francis Bacon décore son appartement. Les titres de ses romans sont devenus des totems, des citations extraites de ses écrits inondent les réseaux sociaux, le rappeur Nekfeu le cite dans J’ai le seum. Pendant ce temps, Kundera organise sa propre disparition.

« Je suis en overdose de moi-même »

En France, tout a commencé après le succès de L’Insoutenable Légèreté de l’être, en 1984. Chez Bernard Pivot, sur le plateau de l’émission Apostrophes, on découvre ses yeux bleus et son accent charmant. Les médias le veulent. « Je suis en overdose de moi-même », s’angoisse-t-il alors devant son ami l’essayiste Christian Salmon, qui l’interroge dans la Paris Review. Puis il se mure dans le silence. « En juin 1985, j’ai fermement décidé : jamais plus d’interviews. Sauf (…) mon copyright, tout mien propos rapporté doit être considéré à partir de cette date comme un faux. » Sur l’interphone de l’appartement parisien, le nom d’un de ses amis romancier ou celui de son traducteur islandais brouillent les pistes. Pour que Véra Kundera décroche le téléphone, il faut obéir à un code.

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