« Le commerce et le tourisme gagnent la bataille sur la mémoire »

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Alors que le 6 juin nous commémorons le Débarquement allié, Bertrand Legendre, spécialiste des industries culturelles, s’inquiète de la mise en spectacle de la seconde guerre mondiale, favorisant l’oubli de la Shoah et de la destruction engendrée par le conflit.

Publié aujourd’hui à 15h34 Temps de Lecture 4 min.

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« Au fur et à mesure qu’ont disparu les acteurs de 1944, la mise en spectacle s’est substituée au témoignage » (Photo: timbre édité par la poste britannique pour le 75e anniversaire du Débarquement).
« Au fur et à mesure qu’ont disparu les acteurs de 1944, la mise en spectacle s’est substituée au témoignage » (Photo: timbre édité par la poste britannique pour le 75e anniversaire du Débarquement). DR/Royal Mail

Tribune. La relance du « business mémoriel » qui s’annonce avec les prochaines célébrations du 75e anniversaire du Débarquement en Normandie invite à revenir sur l’évolution de ces cérémonies.

Quatre étapes peuvent être rappelées : leur première retransmission télévisée en 1964 ; la reconstitution de l’assaut de la pointe du Hoc en 1974 ; la venue de Ronald Reagan et de la reine d’Angleterre en 1984 ; celle de treize chefs d’Etat en 1994. Des gestes symboliques conçus pour faire date s’y ajoutent, comme « l’étreinte historique » de Gerhard Schröder et Jacques Chirac en 2004.

On ne peut pas attendre de ces commémorations qu’elles garantissent la transmission de la mémoire de cette période connue pour marquer le début de la libération de l’Europe, même si l’issue de la bataille de Stalingrad, en février 1943, beaucoup plus meurtrière que le débarquement de Normandie, a constitué un tournant vers la défaite du régime nazi.

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Quelques chiffres laissent cependant songeur sur la portée éducative de ces mises en scène mémorielles. Aux 21 % de jeunes de 18 à 24 ans qui déclarent n’avoir jamais entendu parler du génocide des juifs, s’ajoute une perception très floue de ce qu’a été la Shoah. Environ 80 000 juifs de France morts en déportation et 60 millions de morts pendant la seconde guerre mondiale n’empêchent pas la résurgence actuelle de l’extrême droite en Europe.

Les inquiétudes d’Hannah Arendt

Et si, justement, la mise en scène desservait la mémoire ? Prolongeant les inquiétudes d’Hannah Arendt sur l’amnésie du monde moderne, la question ouvre plusieurs voies de réflexion. Si l’on s’en tient aux commémorations du Débarquement, une mécanique implacable semble avoir permis qu’au fil du temps, le simple et solennel hommage aux morts se soit laissé gagner par de multiples enjeux : mémoire et transmission, certes, mais aussi patrimoine, tourisme, commerce et valorisation internationale du territoire.

Au fur et à mesure qu’ont disparu les acteurs de 1944, la mise en spectacle s’est substituée au témoignage. Elle entremêle plusieurs pratiques.

Les premières, très officielles et fortement médiatisées, sont celles qui réunissent des chefs d’Etat, en nombre plus ou moins important, sur l’un ou quelques-uns des lieux emblématiques du Débarquement, en présence de vétérans, d’élus et, sécurité oblige, d’une frange de la population dûment contrôlée. Discours, solennité, marques ostensibles de fraternité visent à entretenir la mémoire et, peut-être même davantage, à afficher un horizon de paix.

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