« La revanche “néo-ottomane” de Recep Tayyip Erdogan en Méditerranée »

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Tribune. Le président Poutine réécrit l’histoire de la seconde guerre mondiale pour obtenir deux mandats supplémentaires. Le président Erdogan relit l’histoire de la première guerre mondiale pour préparer sa réélection en 2023. Dans les deux cas, la politique de l’histoire repose sur des commémorations appuyées à la faveur d’un calendrier clair et opportun (75 ans en Russie, 100 ans en Turquie). Dans les deux cas, elle désigne un ennemi commun de la mémoire nationale : l’Occident. En Turquie, un cycle de commémorations s’est ouvert le 19 mai 2019 : cent ans plus tôt, Mustafa Kemal débarquait à Samsun, port de la mer Noire, d’où il lançait la guerre de libération nationale. Il s’achèvera le 29 octobre 2023, date de la fête nationale et de la fondation de la République de Turquie. Au sein de ce cycle s’inscrivent deux traités qui sont marqués au coin de l’intrusion occidentale : Sèvres, commémoré le 10 août prochain, et Lausanne, le 24 juillet 2023.

Sous Mustafa Kemal, le traité de Lausanne était salué comme un événement triplement positif : une victoire diplomatique effaçait l’humiliation du traité de Sèvres qui dépeçait l’empire ; Etat centré sur l’Anatolie, la Turquie était reconnue par le droit international ; un empire décadent rejoignait les oubliettes de l’histoire. Le président turc désormais redéfinit ces trois perspectives : le traité a été imposé par les puissances occidentales ; de 3 millions de km², la Turquie a été réduite à 780 000 km² ; les Turcs ont toujours formé un Etat, sous les Ottomans, Mustafa Kemal et Erdogan. Bien sûr, les frontières nationales de la Turquie restent sacrées, mais le traité qui les a arrêtées ne l’est plus. Au contraire, selon lui, le droit international a privé le pays de ses îles méditerranéennes. Il a dessiné un espace maritime certes grec, mais sur lequel la Turquie réclame la reconnaissance de ses droits historiques. Au-delà de la Méditerranée, les objectifs néo-ottomans de la reconquête n’ont de limite que les avancées des troupes ottomanes à l’époque impériale. Du moins dans l’ordre militaire. Car, dans l’ordre culturel, le soft power de Turkish Airlines et des séries télévisées turques s’étend à l’échelle du globe.

Une manipulation diplomatique

Le traité de Sèvres reste le diktat antiturc par excellence. A la différence de Lausanne, il n’a pas été signé par le gouvernement d’Ankara, mais a été d’emblée déclaré nul et non avenu. Et pour cause : un Etat ottoman croupion réduit à une partie de l’Anatolie, le reste partagé entre les puissances victorieuses de l’Entente, un Kurdistan autonome, une grande Arménie, les détroits du Bosphore et des Dardanelles ouverts à tous les pavillons, y compris en temps de guerre. Les erdoganistes reprennent un élément de la condamnation kémaliste : l’entrée en 1914 dans ce qui était avant tout une guerre intra-européenne n’aurait pas été un vrai choix des autorités impériales, mais le résultat d’une manipulation diplomatique, dans une guerre de l’Europe contre les Turcs.

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