« la désinformation a pris un rôle de premier plan »

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Samedi 7 novembre, après plus de trois longues journées de décompte des voix, Joe Biden a été déclaré vainqueur de l’élection présidentielle américaine. Sur la base des votes obtenus, les médias américains ont estimé que son avance sur le président sortant Donald Trump était irréversible.

Le scrutin et les jours qui ont suivi ont été émaillés de nombreuses fausses informations et une partie de l’opinion américaine est encore convaincue, contre toute évidence, que le scrutin a été « volé ». Comment expliquer cet afflux de désinformation, malgré les précautions des plates-formes ? Camille François, spécialiste de la désinformation sur les réseaux sociaux, responsable de l’innovation au sein de l’entreprise Graphika et membre de l’Election integrity partnership (EIP) – groupement d’étude de la désinformation pendant l’élection présidentielle rassemblant chercheurs et experts –, a répondu à nos questions.

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Comment a évolué la diffusion de désinformation lors de l’élection et des jours qui ont suivi ?

Le volume est difficile à mesurer car les plates-formes ont été très actives dans la modération des contenus. Cela dit, la structure de la désinformation a eu des phases assez claires. Le jour de l’élection, il y a eu beaucoup d’incidents isolés, d’internautes disant « voilà ce qu’il se passe dans les bureaux de vote », « j’ai reçu le mauvais bulletin », « j’ai vu quelqu’un avec un feutre, est-ce que c’est admis dans les bureaux de vote ? ». Beaucoup de ces incidents étaient faux, à l’exception de deux ou trois, qui ont bénéficié d’une large diffusion, particulièrement à Philadelphie où il y a eu énormément de désinformation le jour de l’élection.

Ces incidents disparates se sont ensuite organisés dans des « narratifs » [une « histoire » qui va agréger des éléments disparates et leur donner un sens commun]. Le « Sharpiegate » [une théorie selon laquelle il a été donné aux électeurs républicains des stylos-feutres rendant leurs bulletins invalides] est un exemple assez clair. C’est un moment compliqué, car même si les incidents ont été démontrés faux, la force du narratif continue à porter la désinformation.

Ces narratifs se sont ensuite agglomérés en mouvements et en mobilisations. Mercredi soir, des conservateurs se sont mobilisés autour du hashtag #stopthesteal [« arrêtez le vol »]. Une page Facebook a été créée par des figures politiques proches de Donald Trump et de la droite radicale, et a eu très vite énormément de succès ; elle a été supprimée par Facebook au matin. Cette page s’est saisie de ces narratifs et a commencé à organiser des événements. C’est la phase où la désinformation passe dans la rue et génère des appels à la violence. Ce moment, où la désinformation a commencé à avoir des impacts sur la vie hors ligne, est pour moi un tournant.

Aujourd’hui, un écosystème de médias alternatifs refuse encore le résultat de l’élection, continue de dire que l’élection n’est pas finie et amplifie ces narratifs de désinformation.

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On a l’impression de quelque chose qui prend de l’ampleur sans reposer sur aucun fait. Pourquoi cela continue-t-il à grossir ?

Cela tient à plusieurs facteurs, par exemple psychologiques (comme les biais cognitifs), ou ayant trait à la structure du paysage médiatique et politique américain. On constate que même quand on démontre que les vidéos sont fausses ou que les événements n’ont pas eu lieu, on continue à voir des processus de viralité. En 2020, une des nouveautés, c’est le rôle des réseaux alternatifs comme Gab ou Parler, investies par des figures de la droite dure qui se plaignent de la censure de Facebook, Google et Twitter en raison de leurs standards de modération beaucoup plus élevés.

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Qu’est-ce qui explique la popularité de ces théories, malgré les « fact-checkers » ?

Du point de vue des données, on voit qu’il y a une poignée d’influenceurs politiques, notamment « alt-right », qui jouent un rôle essentiel dans la dissémination de ces théories. Ce groupe reprend les narratifs et les transforme en mouvement politique. C’est ce groupe-là qui transforme des théories du complot diverses en un mouvement de mobilisation autour du mot d’ordre « Stop the Steal ».

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Peut-on dire combien d’Américains ont été exposés à la désinformation ?

La désinformation a pris un rôle de premier plan dans ce cycle électoral. Entre les Américains qui ont vu les incidents de désinformation, ceux qui ont entendu les élus en parler et ceux qui ont consulté les « fact-checkers » des médias, il y a eu une immense exposition à la désinformation, ce qui ne veut pas dire que tout le monde l’a crue !

La désinformation électorale utilisant la vidéo passe-t-elle au travers du filet de la modération ?

Oui, mais je pense qu’au sein des vidéos, il y a certains types de contenus et de plates-formes plus difficiles à étudier. Beaucoup de chercheurs ont souligné la difficulté à étudier la désinformation sur YouTube. Mais TikTok, par exemple, pose des difficultés parfois encore plus grandes, car il n’y a pas d’accès extérieur aux données, contrairement à YouTube. Et évidemment, le format « livestream », de vidéo en direct, pose également des enjeux de modération importants en période électorale.

On a beaucoup parlé les mois précédant l’élection de Facebook et Twitter, et beaucoup moins de YouTube. Y a-t-on vu plus de désinformation ?

La conversation sur la désinformation ces dernières années s’est beaucoup concentrée sur Facebook et Twitter, et les enjeux liés à YouTube sont passés au second plan. C’est regrettable parce que YouTube – et d’une manière générale Google [qui possède YouTube], car il y a aussi les publicités et la page d’accueil qui peuvent participer à la diffusion rapide de la désinformation – est affecté comme les autres plates-formes par ces sujets-là.

YouTube en fait-il assez concernant la lutte contre la désinformation ?

Il faut prendre en compte plusieurs dimensions pour répondre à cette question. La plate-forme a-t-elle des règles précises contre les différents sous-types de contenus qui forment l’ensemble de ce que l’on appelle « désinformation » ? La catégorie « désinformation » est souvent assez large, et peut contenir les « fake news » électorales, comme les faux comptes russes, les deux ayant assez peu en commun. L’étude comparative que nous avons menée au sein de l’EIP a par exemple démontré que Google avait moins de règles sur certains sous-types de désinformation électorale.

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La deuxième question est de savoir si les règles sont appliquées de manière systématique et efficace. Ensuite, y a-t-il des équipes en place, dont c’est le travail de détecter la désinformation ? On pense souvent que cela peut être fait par de l’intelligence artificielle. C’est assez faux de manière générale, et très faux dans le contexte d’une élection. Pour finir, il y a la question de la transparence. Comment les plates-formes communiquent-elles sur leurs processus ? Sur ces questions de transparence, il y a beaucoup de différences entre les plates-formes.

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Si on regarde ces critères, peut-on dire que YouTube est en retard sur ses concurrents ?

Sur ces questions, Google ne s’est pas positionné en leader dans l’industrie, et a encore beaucoup de bonnes pratiques à adopter.

Les grandes plates-formes ont-elles passé avec succès cette période très délicate ?

Il est trop tôt pour le dire : la période d’incertitude liée à l’élection se poursuit aux Etats-Unis. D’une manière générale, leur mobilisation est claire, même si des petites plates-formes comme TikTok ou Pinterest se sont aussi mobilisées. Les réseaux avaient été complètement pris au dépourvu en 2016, notamment vis-à-vis de l’ingérence électorale russe, et ont subi énormément de pression des élus américains mais aussi de la société civile pour mieux faire. C’est grâce à cette pression que les géants du Web ont déployé des moyens exceptionnels. Se pose désormais la question de savoir si ces efforts vont être poursuivis, non seulement dans le temps mais aussi au-delà des frontières américaines.

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Deux jours après le résultat de l’élection, malgré les mesures prises de part et d’autre, il y a encore des millions d’Américains qui pensent que l’élection leur a été volée. Comment l’expliquer ? Qu’auraient pu faire les plates-formes ?

Ce serait un piège de penser que tous les enjeux de la désinformation sont des enjeux liés à Internet. Il y a des enjeux politiques profonds : même si les plates-formes et l’ensemble de l’écosystème médiatique ont un rôle important dans sa dissémination, on ne peut pas l’isoler d’autres facteurs politiques et sociaux propres aux Etats-Unis.

Ce narratif d’une élection « volée » aura-t-elle un impact à long terme aux Etats-Unis ?

Une partie des gens qui pensent que l’élection a été volée ont aussi beaucoup d’espoir dans le système juridique américain. Ces théories peuvent retomber comme un soufflé, mais peuvent aussi alimenter des théories du complot très présentes aux Etats-Unis. Ce narratif résonne avec des communautés complotistes, bien installées aujourd’hui dans la conversation politique américaine, qui n’ont pas confiance dans « l’Etat profond ».

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