la croisière à la dérive

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FRANÇOISE MATHIEU ET PHILIPPE CAGNIANT

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Publié aujourd’hui à 01h01

Ce devait être si joyeux ! Un rêve de bout du monde, une fantaisie à deux. Un voyage au long cours pour célébrer trente-cinq ans de vie commune, preuve d’un attelage solide, fougueux et résistant. Oui, ce devait être joyeux. Personne ne pouvait en douter vu le caractère du couple, depuis peu à la retraite, son goût intense des fugues et des ailleurs, son hédonisme, son indéfectible bonne humeur.

Françoise Mathieu, 67 ans, cordon-bleu et reine du jardinage, fredonne constamment les airs de Brel, Ferrat et Brassens qui ont imprégné son enfance savoyarde : « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage. Heureux qui comme Ulysse a vu cent paysages… » Philippe Cagniant, 71 ans, passionné d’histoire, de politique, de trains et de cartes géographiques, nourrit depuis toujours une fascination pour les extrémités du globe, sur lesquelles il pourrait disserter des heures.

Leurs métiers respectifs, au sein de Pôle emploi, les ont conduits vers des missions au Cambodge, au Mali, au Burkina Faso, au Maroc, au Congo, en Tunisie. Autant dire que ces deux-là savent voyager. Et qu’à la proposition de leurs enfants et amis d’organiser une cagnotte pour leur permettre un vrai voyage de noces après un mariage célébré en novembre 2018 et une fête mémorable en juin 2019, ils ont répondu oui, avec excitation.

« Vous serez mieux là-bas qu’en France »

La somme (23 000 euros) permettant toutes les folies, ils partiraient pour l’île de Pâques, objet absolu de leurs fantasmes. Et puis tant qu’à aller si loin, Philippe a pensé qu’un détour par le cap Horn et Ushuaia comblerait un rêve de gosse. Et Françoise y a vu l’occasion de découvrir enfin le Chili, pour lequel l’un de ses frères, à l’époque de Salvador Allende, a nourri une passion militante, ramenant même en Haute-Savoie, après le coup d’Etat militaire de 1973, un groupe de réfugiés politiques, camarades et amis. L’occasion de boucler une histoire familiale, en somme, dans un pays frère.

Va donc pour une croisière de deux semaines : embarquement à Buenos Aires, en Argentine, le 7 mars au soir, débarquement le 21 à Santiago, au Chili. Ajoutez à cela un petit prologue, au Brésil, vers les chutes d’Iguazu. Et un épilogue royal devant les statues de l’île de Pâques.

C’était compter sans le nouveau coronavirus… En janvier et février, le couple Cagniant-Mathieu, abonné au Monde, suit avec inquiétude la progression inexorable du virus sur l’ensemble de la planète, et note le drame dans lequel plongent plusieurs paquebots infectés. Au petit matin du 1er mars, il écrit donc un courriel au directeur de la compagnie Croisières d’exception, Lionel Rabiet, s’enquérant des conditions d’un report : « Ce voyage que nous envisagions avec enthousiasme représente un gros investissement, tant financier que physique, étant donné notre âge. Nous ne voulons pas subir les désagréments d’un débarquement (…), voire d’une mise en quarantaine ou d’un rapatriement. »

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