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Jeffrey Rosen est président du National Constitution Center, une organisation basée à Philadelphie qui invite libéraux et conservateurs à discuter du texte au-delà des logiques partisanes. Ces dernières risquent de gêner le futur président, dont la culture politique s’est faite à une époque où démocrates et républicains savaient collaborer en bonne intelligence.
Joe Biden a été élu, mais les démocrates n’ont pas encore remporté le Sénat, qui pourrait rester à majorité républicaine, comme l’est la Cour suprême. Quelle va être sa marge de manœuvre ?
Joe Biden gouvernera en fonction de ses compétences de négociateur. S’il y a un démocrate qui peut travailler en bonne intelligence avec les républicains et obtenir quelque chose, c’est bien lui, mais ses options sont limitées. Barack Obama n’a pas vraiment réussi à obtenir de consensus bipartisan, la loi sur l’Affordable Care (2010) [Obamacare, créant une assurance santé universelle] a été adoptée sans un seul vote républicain. Il est probable que Joe Biden ne puisse faire passer qu’un nombre limité de projets : une loi fiscale, un plan de relance et pas grand-chose d’autre. Il va devoir gouverner par décret présidentiel, comme Obama, et même comme Trump l’a fait en grande partie. Et ses décrets seront invalidés par la Cour suprême. Plus généralement, l’ensemble du programme progressiste n’est plus à l’ordre du jour : le Court Packing [le fait d’ajouter des juges à la Cour suprême afin de modifier l’équilibre politique], tout ce qui ressemble à un New Deal vert, l’augmentation des impôts sur les riches, le soutien aux choix en matière de reproduction qui rendrait moins grave l’annulation de Roe v. Wade [l’arrêt de 1973 qui a légalisé l’avortement en jugeant que les lois d’Etats ne pouvaient l’empêcher], rien de tout cela ne passera. Peut-être que la petite partie des électeurs qui balance entre les deux partis sera heureuse d’une politique plus centriste. Mais c’est une affirmation cinglante des divisions du paysage politique américain à un degré tel qu’elles empêchent tout changement significatif.
Beaucoup de ces réformes progressistes dont vous parlez sont pourtant soutenues par une majorité d’Américains. Le système a-t-il accouché d’un gouvernement minoritaire ?
C’est la critique que l’on fait au Sénat et au collège électoral : qu’ils permettent une forme de « minority rule », où une minorité des citoyens est représentée. La Constitution ne voit pas les choses ainsi : elle n’établit pas de gouvernement à la majorité populaire, mais plutôt ce système de délibération complexe grâce auquel, en théorie, les opinions d’une majorité durable doivent à terme s’imposer. L’idée est qu’en ralentissant les délibérations et en exigeant que les lois passent par de nombreuses étapes, les idées qui n’emportent pas un large soutien seront éliminées. Un gouvernement divisé, où le président est d’un côté et le Congrès de l’autre, est courant dans l’histoire américaine. La différence, c’est qu’autrefois, ils travaillaient ensemble, en faisant des compromis. Ronald Reagan en est un bon exemple : dans les années 1980, il a œuvré avec un président de la Chambre démocrate pour faire passer une réforme fiscale, une réforme de l’immigration ainsi que de nombreuses lois modérées.
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