la campagne électorale creuse le fossé entre le Hirak et le pouvoir

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Le dessin « L’Elu », de Nime, montre les cinq candidats à l’élection présidentielle algéienne attendre leur tour pour essayer une chaussure tenue par le chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah.
Le dessin « L’Elu », de Nime, montre les cinq candidats à l’élection présidentielle algéienne attendre leur tour pour essayer une chaussure tenue par le chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah. Nime

Arrêté mardi, le dessinateur Amine Benabdelhamid, dit « Nime », a été placé en détention préventive, jeudi 28 novembre, par un tribunal d’Oran, en Algérie. Une de ses caricatures, intitulée « L’Elu » et inspirée du conte de Cendrillon, montrait les cinq candidats à l’élection présidentielle attendre leur tour pour essayer une chaussure tenue par le chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, actuel homme fort du pays. Jeudi, le procureur du tribunal de Sidi M’Hamed, à Alger, a quant à lui requis deux ans de prison contre le jeune militant Mohamed Tadjadit, surnommé « le poète de la casbah », poursuivi pour « atteinte à l’intérêt national » et emprisonné depuis le 11 novembre.

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La liste des « détenus d’opinion », régulièrement mise à jour par le Comité national pour la libération des détenus (CNLD), s’allonge quotidiennement, alors que les tensions montent à l’approche de l’élection présidentielle prévue le 12 décembre. Selon un décompte non exhaustif publié par le CNLD, plus de 140 personnes – manifestants, militants ou journalistes – ont été incarcérées depuis fin juin. La Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH) fait état de centaines d’arrestations depuis le début officiel de la campagne électorale, le 17 novembre. « A défaut d’organiser une campagne électorale, le pouvoir se contente d’une campagne d’arrestations massives », a-t-elle dénoncé sur son compte Facebook.

A Tlemcen, quatre manifestants arrêtés lors d’un passage d’Ali Benflis, ancien premier ministre et l’un des principaux candidats, ont été jugés en comparution immédiate le 18 novembre et condamnés à dix-huit mois de prison. Le vendredi suivant, les manifestants se sont arrêtés sous les murs de la prison et ont scandé leurs noms. La vidéo de la scène a été largement partagée sur les réseaux sociaux.

L’Union européenne hausse le ton

Alors que le principe même de l’élection est contesté par le Hirak (le mouvement populaire qui a éclaté le 22 février), avec des manifestations qui ne se limitent plus aux mardis (celle des étudiants) et vendredis, les cinq candidats retenus – Ali Benflis, Abdelmadjid Tebboune, Azzedine Mihoubi, Abdelaziz Belaïd et Abdelkader Bengrina – ont le plus grand mal à mener campagne. Leurs sorties, encadrées par les services de sécurité, sont fortement chahutées. Des meetings sont organisés laborieusement dans des salles fermées, alors qu’aux alentours les opposants scandent des slogans hostiles.

Des panneaux électoraux endommagés à Alger, le 28 novembre 2019.
Des panneaux électoraux endommagés à Alger, le 28 novembre 2019. Ramzi Boudina / REUTERS

Trop risquée sur le terrain, la campagne est surtout portée par les médias audiovisuels publics et privés, où l’opposition, vilipendée, n’a pas droit de cité. Les cinq candidats, qui ont tous été des proches ou des soutiens du président déchu Abdelaziz Bouteflika, ne se différencient, aux yeux de beaucoup d’Algériens, que par l’âge. Tous défendent que l’élection est le « moyen le plus sûr » de sortir de la crise et essaient de se prévaloir du Hirak. Un discours peu audible dans un climat de tension de plus en plus palpable.

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Jeudi, le Parlement européen a d’ailleurs adopté une résolution, sans valeur contraignante, « sur la situation des libertés » en Algérie, qui condamne les récentes « arrestations arbitraires », incarcérations et « attaques » de journalistes, militants et manifestants. Cette initiative des eurodéputés a été qualifiée par Alger d’« immixtion flagrante » dans les « affaires internes » du pays et de promotion d’un « agenda du chaos provoqué ». Une occasion pour le pouvoir algérien de se lancer sur le thème classique du rejet de « l’ingérence étrangère ». L’Union générale des travailleurs algériens (UGTA, liée au pouvoir) a ainsi annoncé l’organisation, samedi à Alger, d’une marche de dénonciation de ces ingérences et de soutien aux élections.

Un premier procès pour corruption

La distance entre le Hirak et le pouvoir ne fait que s’accentuer. A la question classique de savoir qui est le « candidat du pouvoir », beaucoup répondent sans hésitation : « C’est l’élection. » Un responsable de la LADDH, Saïd Salhi, s’est inquiété du « bras de fer qui s’installe sur fond d’escalade dangereuse » et a réclamé l’annulation du scrutin. Le sociologue Lahouari Addi et Djamel Zenati, ex-député du Front des forces socialistes (FFS, le plus ancien parti d’opposition), ont lancé un « appel aux consciences » pour empêcher « la tenue de cette aventure électorale ». Des requêtes qui demeurent sans écho au sein du pouvoir. Le général Ahmed Gaïd Salah, qui a imposé la tenue du scrutin présidentiel, maintient le cap. Il a appelé le peuple algérien à une « participation massive ».

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Dans ce contexte, le ministre de la justice a annoncé l’organisation lundi, à dix jours du scrutin, d’un premier procès pour des affaires de corruption, où doivent comparaître les deux anciens premiers ministres Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal, ainsi que plusieurs autres ministres. Ils sont poursuivis notamment pour « octroi d’indus avantages dans l’intérêt d’autrui », « abus de fonction », « trafic d’influence » et « violation de la réglementation des marchés publics ». Une offensive judiciaire visant à donner des gages à la contestation en faisant défiler au tribunal des grandes figures du « système Bouteflika ».

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