[ad_1]
Il s’est taillé une réputation de trublion et ne manque jamais une occasion de ruer dans les brancards. Majestueux du haut de ses deux mètres, le regard un peu fou, Jean Rameau Sokoudjou Tchendjou II porte ses colères et sa liberté de parole sur les plateaux de télévision et sur les réseaux sociaux. D’une voix de stentor qui ne trahit pas ses 85 années, se jouant délicieusement des règles de grammaire et de syntaxe, le chef supérieur Bamendjou (Ouest) s’impose en chroniqueur grinçant et révolté d’un Cameroun malade, gangréné par la corruption, l’injustice et la tricherie. “Chaque citoyen affronte des souffrances protéiformes”, analyse le patriarche, qui en veut à énormément de monde pour cela.
D’abord à ses pairs, les chefs traditionnels: “Des traîtres qui ont dévoyé la fonction.” Ils ont fait leur entrée au Sénat en 2018 et dans les conseillers régionaux en 2020, devenant de fait des militants du parti au pouvoir, et, potentiellement, des rivaux pour certains de leurs administrés, alors qu’ils sont supposés être au-dessus d’eux. “Une hérésie”, fulmine le très conservateur Fo’o Sokoudjou, dénonçant “un scandaleux mélange des genres”. “Si seulement ils étaient choisis pour leurs compétences et avaient voix au chapitre”, persifle encore le doyen des chefs traditionnels camerounais. A ses yeux, plusieurs d’entre eux sont d’ailleurs illégitimes. “Alors que le tradition exige qu’ils accèdent au trône dans le cadre d’une succession familiale, plus des trois quarts sont aujourd’hui nommés”, accuse-t-il. Pour Fo’o Sokoudjou, les gardiens des traditions se sont laissés piéger par le président Paul Biya et ont perdu toute crédibilité. Depuis bientôt sept décennies, il a fait du maintien de l’aura des chefferies l’un de ses combats. Au travers d’instances qu’il essaie de ressusciter, il veut les persuader de peser sur la marche du pays sans pour autant devenir les otages des politiques.
Fils de la cinquantième épouse de Fo Tchindeu, Fo’o Sokoudjou dit ignorer pourquoi il a été désigné roi en 1953 au milieu d’une fratrie de 185 enfants. Tout juste lui a-t-on rapporté qu’il avait été “un bébé charismatique, né au terme d’une grossesse de treize mois”. Époux de 36 femmes originaires des dix régions du pays – mais aussi du Nigeria – et père de 360 enfants (qu’il dit “[connaître] grâce à [ses] femmes” et se vante d’avoir fait ce qu’il fallait pour qu’ils figurent dans l’élite du pays), il sait, en revanche, qu’il y a urgence à replacer les traditions au centre de la vie des Camerounais.
En attendant, il ne retient pas ses coups. “Je n’ai pas consacré ma vie à la libération des Camerounais pour qu’aucun d’eux n’en bénéficie six décennies plus tard”, explique-t-il. Il appelle donc à un renouvellement pacifique de la classe dirigeante “pour qu’il y ait vraiment un changement”. Premier visé, Paul Biya, “qui a abandonné le peuple ”. Il se demande où est passé le chef d’Etat qui, au début des années 1980, à son arrivée au palais d’Etoudi, appréciait les bains de foule.“Désormais, plus rien ne semble l’émouvoir.” Fo’o Sokoudjou en veut pour preuve la crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. “Un vrai crève-cœur. Un gâchis impardonnable.” Car lui l’avait pressentie en 2008 et avait suggéré des pistes pour s’en prémunir. Soumis au chef de l’Etat, son rapport est resté lettre morte. Pour Jean Rameau Sokoudjou, aucune des solutions préconisées par le gouvernement ne permettra de régler le conflit. Le Grand Dialogue de 2019 a été organisé à la hâte, sans concertation avec les principaux concernés; le statut spécial accordé à ces deux régions consacre la séparation d’avec le reste du pays et la cellule de médiateurs chargés de faire remonter les doléances des populations a tout d’un gadget.
Selon ses détracteurs qui ont tous requis l’anonymat, le souverain Bamendjou n’est qu’un maître-chanteur, dont les prises de parole et de positions prétendument anti systèmes ne viseraient qu’à rançonner le gouvernement. Une affirmation que l’intéressé balaie d’un revers de la main: “ Nul ne peut m’acheter.” “Pas sûr d’ailleurs qu’il en ait besoin”, confirme Véronique Takougan, membre de l’association des Bamendjou de France. Apprécié par ses administrés, Jean Rameau Sokoudjou croule sous les cadeaux. “Je les accepte dès lors que cela n’implique pas de compromission”, précise l’agriculteur qui sillonne les routes au volant d’une Hummer H3 offert par l’un de ses sujets, salarié d’Oasis Motors. Vertement rappelé à l’ordre par le sous-préfet des hauts Plateaux pour avoir organisé une réunion politique non-autorisée en août dernier – ce qu’il dément -, il a encore récemment reçu une Land Cruiser de luxe des mains d’un homme d’affaires qui souhaitait le consoler .
Fo’o Sokoudjou ne semble pas se préoccuper de ces questions matérielles. Il revendique un “catastrophisme éclairé”, une manière d’annoncer les catastrophes à venir pour mieux les contrer. Et des dizaines d’autres seraient à craindre, à cause notamment des oppositions qui perpétuent les erreurs du passé. “Depuis les luttes d’indépendance, elles ne sont jamais parvenues à s’entendre. Les Camerounais se sont toujours trahis mutuellement, oubliant que la politique est un jeu d’équipe qui exige qu’on conjugue les forces”, analyse le vieux sage. Il redoute aussi les effets de “fléaux artificiels” tels le tribalisme, instrumentalisés par les hommes politiques à des fins personnelles. Sans doute pour s’en convaincre aussi, il répète à l’envi son histoire personnelle. Au milieu des années 1940, il est envoyé à l’école loin de chez lui, à Yaoundé. Un jour, pris par le mal du pays, il décide de revenir dans sa famille. Pour cela, pense-t-il, il lui suffit d’abord de rallier Douala à pied en longeant la voie de chemin de fer. Mais il s’égare. Alors qu’il erre dans un village aux abords de de la capitale, il est recueilli par une famille ewondo, celle de Simon Atangana, qui l’héberge pendant huit longues années sans se préoccuper de ses origines. Né Sokoudjou, il est baptisé Esso dans ce village dont il maîtrise la langue. Également désigné successeur de son père adoptif, Sokoudjou-Esso s’enorgueillit d’être chef dans deux tribus distinctes, à Bamendjou, en pays bamiléké, et à Bikok, en terre beti, où il possède un domaine que nul ne commettrait le sacrilège de violer.
S’il plaide pour la séparation entre chefferies et État, Sokoudjou reconnaît s’être piqué de politique lors des luttes d’indépendance.. En 1954, nationaliste dans l’âme bien que n’étant pas militant de l’Union des populations du Cameroun (UPC), il fréquente Ruben Um Nyobè, Ernest Ouandié, Félix Moumié et les protège quand ils sont recherchés par l’armée française. Cela lui vaudra une mise en résidence surveillée entre 1957 et 1959, puis des emprisonnements dans les geôles les plus sinistres du pays, dont celles de Doumé et de Yoko. En son absence, l’armée française occupe son palais et en fait son QG. “Elle a tenté de me destituer, avant de battre en retraite face à à la résistance de la population”, confie le Fo’o. Pour lui, cette période est surtout synonyme d’atrocités. “Mes femmes étaient violées devant moi.” L’homme évoque aussi ses 62 compagnons d’infortune jetés pieds et poings liés dans les chutes de la Metche, près de Bafoussam. Ils étaient 63. “Certains voudraient y voir une légende. Je l’ai vécu. Je suis l’un des rescapés de ce qu’il faut bien appeler un génocide contre les bamilékés.” Il jure détenir une liste de personnes exécutées sommairement, sans jugement. “Des familles ont été décimées par cette barbarie D’autres n’ont jamais su dans quelles circonstances les leurs avaient pu disparaître. “Quand ceux qui nous gouvernent voudront savoir, je leur livrerai mes vérités.”
De son propre aveu, le souverain des Bemendjou se sait très peu écouté. Baptisé roi rebelle, maquisard, contestataire ou hors-la-loi selon qu’il irrite ou attendrit, l’homme reçoit sans discontinuer les politiques de tous bords et les membres de la société civile, mais en cultivant sa neutralité. Ce qui explique peut-être que ses conseils ne sont pas toujours suivis, malgré toute la sympathie qu’il inspire. Il a aussi conscience que le temps presse et a déjà en partie consigné toutes ses vérités dans le deuxième livre d’entretien qu’il prépare avec le journaliste Jean-Bruno Tagne.
[ad_2]
Source link

Have something to say? Leave a comment:
