Etre écrivain en Inde, un métier à risques

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A Yavatmal, Maharashtra, en Inde. Sur l’affiche centrale, le portrait de Bhimrao Ramji ­Ambedkar (1891-1956), leader ­dalit dont les livres font toujours autorité et scandale en Inde aujourd’hui.
A Yavatmal, Maharashtra, en Inde. Sur l’affiche centrale, le portrait de Bhimrao Ramji ­Ambedkar (1891-1956), leader ­dalit dont les livres font toujours autorité et scandale en Inde aujourd’hui. ZUMA Wire/ZUMA/REA

Ses amis l’avaient mis en garde contre le danger d’une telle aventure, dans une société aussi conservatrice que l’Inde. Ancien journaliste au quotidien The Hindu et au magazine Outlook, S. Anand a tout laissé tomber, à 30 ans, en 2003, pour fonder Navayana. Installée au sud de New Delhi, cette maison d’édition est unique en Inde. Elle est entièrement consacrée à la question des castes, qui continue de fracturer la société, et des dalits, les « intouchables » (20 % de la population), maintenus dans une situation de parias.

Lire aussi ce reportage (2014) : L’Inde, folle de littérature

L’entreprise de S. Anand est d’autant plus remarquable que lui-même est un brahmane, la plus haute caste de l’Inde, une minorité qui accapare les postes-clés. Il a rompu avec sa famille, ses traditions, sa région natale et s’est marié avec une femme qui n’était pas de sa caste. Son catalogue compte plus d’une soixantaine de titres, essais, romans, poésie, avec une figure centrale, celle de Bhimrao Ramji Ambedkar (1891-1956). Peu connu en Occident, cet intouchable, juriste et homme politique, principal auteur de la Constitution indienne, est l’incarnation du mouvement dalit. Il a consacré sa vie à ce combat, jusqu’à abandonner l’hindouisme, trop consubstantiel au système de castes, pour se convertir au bouddhisme.

En 2012, S. Anand a coécrit sa biographie graphique, Bhimayana (MeMo, 2012), qui a connu un grand succès. Deux ans plus tard, il publiait une édition critique, préfacée par Arundhati Roy, du classique d’Ambedkar, Annihilation of Caste (« L’anéantissement des castes », 1936, non traduit). A travers cette figure, S. Anand ne fustige pas seulement le système inégalitaire indien, il démonte aussi le mythe du Mahatma Gandhi. « Gandhi s’est opposé de toutes ses forces à Ambedkar. Certes, il était contre l’intouchabilité, mais pour le maintien des castes. Gandhi n’est pas le saint que les nationalistes voudraient qu’il soit. C’était le défenseur de la suprématie aryenne. Il méprisait les Noirs, les dalits et les femmes. »

Etre hindou et dalit ?

Paru en janvier, le plus récent livre de la maison Navayana, I Could Not Be Hindu, de Bhanwar Meghwanshi, offre quant à lui un témoignage sidérant. L’auteur est un dalit devenu à 13 ans membre du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), organisation ultranationaliste créée en 1925 pour mettre en œuvre l’idéologie de l’hindutva, prônant une nation purement hindoue. Le premier ministre, Narendra Modi, et plusieurs membres du gouvernement en sont issus. Bhanwar Meghwanshi se dépeint en serviteur zélé du RSS, voulant être hindou, servir la mère patrie et tuer des musulmans, sans avoir compris que le RSS est aussi une machine contre les dalits. Il le découvre lorsqu’il se met en tête de préparer, dans son village, un grand repas pour l’organisation. Son père l’avertit : « Ces gens ne mangeront pas chez nous, ils ne voudront jamais manger chez un dalit. » Bhanwar : « Si, nous sommes tous des hindous ! » La prédiction du père se réalise. Bhanwar est brisé. Son monde s’effondre, il abandonne l’organisation, tente de se suicider. Puis lit Ambedkar et devient activiste anti-RSS.

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