En Russie, la mémoire historique transformée en outil de propagande

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Vie des idées. Lors de sa leçon inaugurale au Collège de France, le 21 décembre 2017, le spécialiste de la Turquie Edhem Eldem avançait deux néologismes de sa création pour qualifier le rapport de la Turquie à l’histoire : ce pays, disait-il, est « cliomane et cliopathe, à la fois fou et malade d’histoire ». Il n’aurait pu mieux dire… de la Russie, un autre Empire déchu pas tout à fait guéri de son impérialisme, qui s’estime malmenée par l’histoire autant que par les historiens.

Point ici de jugement de valeur. Rares sont les pays où l’histoire est élevée à un rang aussi noble. Rares sont les pays où la télévision consacre autant de temps à dire l’histoire, à évoquer la mémoire des anciens, où les écoliers peuvent citer aussi fidèlement les noms des généraux et ceux des batailles. Mais l’amour vire aisément à l’obsession, et nul n’illustre mieux ce travers que le président russe, Vladimir Poutine. Difficile d’utiliser un autre mot face au déferlement de sorties publiques consacrées récemment par le président russe à la seconde guerre mondiale.

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Vladimir Poutine, né en 1952, est un enfant de ce conflit ; son frère aîné est mort durant le blocus de Leningrad. Mais son obsession pour la « Grande Guerre patriotique », ainsi que la qualifient les Russes, est moins personnelle que politique. Dans la vision poutinienne, l’histoire ne peut être lue qu’au prisme de la grandeur nationale et de l’opposition à l’Occident.

« De façon immuable, la Russie contemporaine, héritière du combat contre le fascisme, se place dans le camp du “bien” »

On retrouve ces deux composantes dans les polémiques qui ont récemment assombri les commémorations du 75e anniversaire de la libération d’Auschwitz. En cherchant à réhabiliter, après l’avoir longtemps nié, le protocole secret du pacte Molotov-Ribbentrop, qui a entériné le dépeçage de l’Europe orientale en 1939, le pouvoir russe entend redonner à la mémoire du conflit sa pureté originelle, faite d’héroïsme et du sacrifice de 27 millions de citoyens soviétiques ; en insistant sur une supposée responsabilité polonaise dans le déclenchement de la guerre, il mène, en utilisant l’histoire, un combat d’un tout autre ordre, diplomatique celui-là.

Le ministre de la culture Vladimir Medinski, dont le portefeuille comprend la politique mémorielle, affichait très clairement ces objectifs, en 2011 : « La pensée des intérêts nationaux de la Russie constitue la norme absolue de la vérité et la fiabilité du travail historique. »

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