désormais, l’ingérence est « made in USA »

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En 2016, la campagne présidentielle américaine avait été marquée par des tentatives d’ingérences venues de Russie.

Derrière son pupitre orné de l’emblème russe, sous les dorures de ce qui doit être le Kremlin, le président Vladimir Poutine s’adresse solennellement à « l’Amérique ». « Vous me reprochez d’interférer dans votre démocratie. Mais je n’ai pas besoin de le faire ! Vous le faites vous-mêmes », assène le chef de l’Etat, dans un anglais à l’accent russe à couper au couteau.

Cette vidéo est un faux, un deepfake créé par une ONG pour alerter sur les menaces pesant sur l’élection présidentielle américaine de novembre. Son réalisme ne s’arrête pas à la reproduction parfaite de M. Poutine : elle résume à merveille la situation des Etats-Unis dans la dernière ligne droite de la campagne présidentielle. En 2020, même si des manœuvres étrangères ne sont pas à exclure – les autorités ont d’ailleurs dit en craindre –, les entreprises les plus visibles de déstabilisation du système politique américain ne viennent plus de l’Est. Cette année, l’ingérence est made in USA.

En 2016, la présidentielle américaine a été ciblée par une opération de manipulation de l’information. Ses modalités et l’origine russe ont été abondamment documentées par des enquêtes parlementaires et judiciaires.

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D’un côté, des pirates appartenant au service de renseignement militaire russe ont dérobé des courriels au sein du Parti démocrate et de la campagne d’Hillary Clinton. Transmis à WikiLeaks, ces messages ont, pendant des semaines, alimenté la chronique et souligné les points faibles de la candidature démocrate. De l’autre, des agents de l’Internet Research Agency (IRA), une officine établie à Saint-Pétersbourg, ont inondé les réseaux sociaux de messages destinés à saper la confiance des Américains dans leur système électoral et leur démocratie.

Un « éléphant dans la pièce »

En 2020, il y a un « éléphant dans la pièce » (elephant in the room), comme on dit en anglais, un malaise qu’on peine à regarder en face. Cette pièce, c’est le bureau Ovale de la Maison Blanche. Ainsi, le canal utilisé pour la publication de documents douteux sur Hunter Biden, le fils du candidat démocrate, Joe Biden, est le quotidien américain New York Post. Et la personne qui a fourni ces documents n’est autre que l’avocat du président en exercice, Rudy Giuliani, par ailleurs ancien maire de New York (1994-2001). Même si, ainsi que l’ont affirmé cinquante anciens membres des services de renseignement dans une lettre ouverte, ces documents comportent « toutes les caractéristiques classiques d’une opération informationnelle russe ».

Plus besoin, pour les agents du Kremlin, de créer de faux sites chargés de présenter la société américaine sous un jour avantageant la candidature de Donald Trump : le New York Times vient tout juste de mettre au jour un vaste réseau de faux sites d’actualité locale pilotés en réalité par des proches du Parti républicain.

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Au-delà, cela fait des semaines que, contre tous les experts et toutes les preuves, M. Trump a axé sa campagne sur le fait que l’élection du 3 novembre était « truquée » et que le vote par correspondance n’était pas fiable – une théorie diffusée, déjà, par l’IRA en 2016. Son équipe de campagne tente de recruter des volontaires pour superviser les élections, ce que d’aucuns voient comme une manière de décourager certains votants, voire provoquer des violences lors du scrutin.

Le président américain a même, dans une attitude prisée des autocrates, refusé de dire s’il concédera ou non sa défaite s’il est battu par M. Biden. « Cela correspond à l’objectif de long terme [de la Russie], celui de faire croire aux Américains que la démocratie est une arnaque, que toutes les élections sont truquées, qu’ils ne peuvent pas faire confiance à leurs élus », analyse, sur la chaîne NBCNews, Clint Watts, ancien agent du Bureau fédéral d’enquêtes (FBI) et expert en désinformation.

En 2016, la question raciale avait été – de loin – le sujet préféré de l’IRA, reprenant là une vieille tradition russe. En 1984, lors des Jeux olympiques de Los Angeles, le KGB avait envoyé de fausses lettres, prétendument signées du Ku Klux Klan, à des athlètes noirs étrangers, provoquant un scandale international. Un subterfuge rendu inutile par un président qui traite les Mexicains de « violeurs », a voulu interdire l’entrée de tous les musulmans sur le sol américain et a multiplié les remarques insultantes depuis trente ans à l’encontre des Afro-Américains.

Donald Trump, « principal diffuseur de désinformation »

Aidé d’une kyrielle de soutiens sur les réseaux sociaux et dans les médias traditionnels, M. Trump est depuis 2016 un vecteur de désinformation sur tous les sujets. Fin septembre, une étude de l’université Cornell consacrée à la pandémie de Covid-19 estimait que le président américain était, de loin, le « principal diffuseur de désinformation » dans les médias à l’échelle mondiale, notamment en raison de sa propension à présenter régulièrement divers traitements dont l’efficacité n’est pas prouvée comme « miraculeux ».

Les chiffres de la campagne de propagande russe menée en 2016 sembleraient presque ridicules à côté de ceux atteints par quelques grands désinformateurs aux Etats-Unis. D’après les rapports commandés par le Sénat américain, les contenus publiés par l’IRA sur Facebook ont généré environ 77 millions d’interactions en deux ans – mentions « Like », commentaires, partages. Sur la seule année écoulée, le conspirationniste républicain Dinesh D’Souza en a généré plus de 50 millions à lui seul ; le Daily Caller, organe de désinformation favorable à M. Trump, plus de 110 millions.

Selon les données compilées par le groupe de réflexion German Marshall Fund, le nombre d’interactions sur Facebook avec des pages qui publient de la désinformation a été multiplié par quasiment quatre entre la fin 2016 et la mi-2020.

En 2016, les principaux messages diffusés par les trolls russes cherchaient à dénigrer Mme Clinton, à exacerber les tensions raciales et à attiser la haine des réfugiés et des immigrés. En 2020, un écosystème entier cherche, autour de la mouvance QAnon, à prouver que l’ancienne candidate démocrate est une pédophile sataniste.

Des pages Facebook comptant plusieurs millions d’abonnés affirment que la police est, selon votre camp, un groupe fasciste uniforme ou le dernier rempart avant le chaos. Et la haine des réfugiés a laissé la place, dans des milliers de messages particulièrement viraux, à celle des Chinois, accusés d’avoir diffusé intentionnellement le Covid-19. Des milices armées, comme les Boogaloo Boys, paradent, dans les grandes villes comme dans les groupes Facebook, en affirmant que l’Etat fédéral est un tyran illégitime et que les « simples citoyens » doivent reprendre le pouvoir par la force.

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Ainsi, sans aucune intervention extérieure, une partie des Etats-Unis suit depuis quelques années une partition que ne renierait pas la Russie. Car son opération de 2016 ne se limitait pas à la seule élection. « C’est bien plus que ça, expliquait en 2018 un expert cité par la commission sénatoriale chargée de faire la lumière sur cette opération, c’est une ingérence dans notre société, notre culture, notre conversation politique. » Vu l’état de la société américaine en 2020, une nouvelle opération d’envergure des trolls russes reviendrait à craquer une allumette dans un feu de forêt.

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