Dans « L’Eco di Bergamo », la mort au fil des pages

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Publié aujourd’hui à 03h04

L’accueil du quotidien italien « L’Eco di Bergamo », à Bergame, le 5 mai.
L’accueil du quotidien italien « L’Eco di Bergamo », à Bergame, le 5 mai. MATTIA BALSAMINI POUR M LE MAGAZINE DU MONDE

Le 23 février, c’était jour de carnaval à Bergame. Le spectacle Cendrillon pour les enfants était prévu à 15 h 30, au Teatro Sociale, en plein centre historique. À 15 h 45, de l’autre côté des murailles, devait se tenir un atelier de confection de masques d’Arlequin. Mais au lieu de se préparer à couvrir ces festivités, ce dimanche midi, un journaliste de L’Eco di Bergamo, le quotidien de la cité lombarde, file vers l’hôpital d’Alzano Lombardo, à quelques ­kilomètres du centre : un premier cas de contamination au coronavirus vient officiellement d’être détecté.

En début d’après-midi, toutes les animations de la fête la plus attendue de l’année sont annulées. « À ce moment-là, on comprend que c’est important et on se penche sur l’organisation de notre travail, la manière dont on va couvrir ça », se souvient Marco Dell’Oro, le rédacteur en chef, joint par WhatsApp. La première « une » sur le sujet paraîtra le lendemain matin – quatre contaminés et la ville en « zone jaune », annonce L’Eco di Bergamo. Tous les événements publics sont reportés et les déplacements limités.

Dans les pages intérieures, un éditorial du directeur de la rédaction, Alberto Ceresoli, cite en vrac le philosophe danois Soren Kierkegaard et la légende de la littérature Umberto Eco qui fustigea, peu de temps avant sa mort, les « légions d’imbéciles ». Ceresoli dénonce ainsi les contre-vérités sur le virus qui ont envahi les réseaux sociaux. Mais surtout il met en garde : « Dire comme beaucoup ont continué à le faire que l’épidémie due au coronavirus est comparable à la grippe est un conte de fée que l’opinion publique aime répéter pour se rassurer, mais ce n’est pas vrai. »

À l’épicentre du virus

Les preuves ne tardent pas à surgir, sous une forme qui sera bientôt considérée comme la boussole du chaos à venir : les nécrologies du journal. Ce lundi matin, il y en a deux pages. Dès le 27 février, trois. « Début mars, on est passé à quatre, puis à cinq », énumère Daniela Taiocchi, la responsable de ces hommages, contactée elle aussi par WhatsApp. Bientôt ce sont six, sept puis huit pages entières de vies stoppées net par le virus qui sont publiées. Avant la mi-mars, les lignes téléphoniques du service sont saturées. Et par la suite ? La chef souffle : « Le nombre de nécrologies n’a pas arrêté d’augmenter. »

Le 14 mars, dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, David Carretta, du quotidien national La Repubblica, feuillette L’Eco di Bergamo de la veille en comptabilisant une à une ses dix pages de nécrologies, d’une voix neutre, pour le reste du monde. « Une simple grippe, merci », ­ironise le journaliste en conclusion. Le nombre de pages s’envolera jusqu’à treize quelques jours plus tard. « En ville, on dit souvent “tu n’es pas vraiment mort s’il n’y a pas ton nom dans la nécrologie de L’Eco” », raconte Giorgio Gandola, qui fut rédacteur en chef du journal jusqu’en 2016.

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