comprendre pourquoi le pays s’enfonce dans le chaos politique

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Des partisans de l’ex-président Almazbek Atambaïev, dans le centre de Bichkek, la capitale du Kirghizistan, le 9 octobre 2020.

Depuis le lundi 5 octobre, le Kirghizistan assiste à un ballet de départs et d’arrivées dans son gouvernement, qui ont suivi plusieurs jours de chaos durant lesquels le président, Sooronbaï Jeenbekov, semblait avoir perdu le contrôle du pays. Lundi 12 octobre, l’état d’urgence a été réinstauré à Bichkek, la capitale.

Une semaine plus tôt, des manifestations de masse ont éclaté au lendemain d’élections entachées d’accusations de fraude, au cours desquelles un homme est mort. La rue est parvenue, jusqu’ici, à faire annuler les élections législatives et à hisser Sadyr Japarov, opposant libéré pendant les contestations, au rang de premier ministre. Voici quelques clés pour comprendre la situation.

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  • Des soupçons de fraude qui allument la mèche

Si des milliers de Kirghiz ont investi les rues de la capitale, lundi 5 octobre, c’est pour contester les résultats des législatives qui se tenaient la veille dans ce pays d’Asie centrale. Ils accusent les partis pro-Sooronbaï Jeenbekov, vainqueurs du scrutin, d’avoir fraudé pour remporter ces élections.

Parmi les partis victorieux, la formation du jeune frère du président, qui a pu exploiter d’importantes ressources administratives pour mener campagne, ainsi qu’un autre mouvement dirigé par l’ancien chef adjoint du service des douanes, le magnat Raïmbek Matraïmov, soupçonné d’avoir fait fortune grâce à un stratagème de corruption aux frontières du pays. Tous deux ont pu acheter des centaines de milliers de voix. Des bulletins ont été retrouvés précochés et des témoins ont raconté avoir reçu de l’argent ou des sacs de charbon en échange de leur vote. Cette corruption électorale serait d’autant plus massive que l’épidémie de Covid-19 a aggravé la pauvreté de la population – et donc favorisé ce large recours à la corruption électorale.

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  • Quelles sont les forces en présence ?

Les élections législatives, bien que contestées, ont maintenu au pouvoir les formations politiques proches du président pro-russe Sooronbaï Jeenbekov et conforté ce dernier. Face à la pression populaire, son premier ministre, Koubatbek Boronov, a été remplacé par Sadyr Japarov, opposant emprisonné et récemment libéré par les protestataires.

Le choix de Sooronbaï Jeenbekov est stratégique, comme l’explique David Gaüzere, chercheur associé de l’Institut de recherche Montesquieu (université Montesquieu-IV), spécialiste du Kirghizistan : « Pour Jeenbekov, mettre en avant Japarov, issu du nord, donne une bonne image du pays à la communauté internationale, analyse-t-il. Il présente une égalité trompeuse entre le président et le premier ministre. » Japarov est issu du nord du Kirghizistan, et Jeenbekov du sud, or, le pays est fracturé entre ces deux régions. Nommer Japarov premier ministre, c’est renvoyer un symbole d’unité.

L’ancien président, Almazbek Atambaïev, le principal adversaire du président actuel, en prison pour corruption, a lui aussi été libéré le 6 octobre, avant d’être à nouveau arrêté, quatre jours après.

INFOGRAPHIE LE MONDE

Au niveau international, la Chine, grande puissance frontalière qui se sert du pays comme plaque tournante commerciale, ne s’est pas clairement prononcée sur le conflit. « Elle se dit prête à négocier, quels que soient les dirigeants », indique David Gaüzere. Pour Julien Bruley, docteur en anthropologie à l’université de Lille, la Chine est « dans une attitude passive », elle « attend de voir ce qui peut se passer ». Cette position pourrait être liée au sentiment antichinois présent dans le pays, qui pourrait potentiellement être exacerbé si la Chine intervenait.

La Russie a, pour sa part, envoyé des officiers à Kant, base aérienne militaire russe au Kirghizstan. Le président Vladimir Poutine a appelé au calme assez rapidement.

  • Un territoire fracturé entre le nord et le sud

Le Kirghizstan, pays de 6,5 millions d’habitants, est géographiquement et historiquement divisé. Le nord et le sud sont séparés par une chaîne montagneuse. Des disparités au niveau religieux et idéologique existent aussi, avec un nord davantage industrialisé, « européanisé », où une forte minorité russe pratique un Islam teinté de chamanisme. La région connaît un essor de mouvements chrétiens protestants. Le sud, rural et agricole, également musulman, connaît une application plus conservatrice de l’Islam.

« Chacune des deux régions se considère Kirghiz, mais n’a pas la même vision de l’avenir, et veut imposer à l’autre son unité nationale », explique M. Gaüzere. Des figures du sud ou du nord se succèdent donc au pouvoir, renversées tour à tour par le peuple à la suite d’élections jugées frauduleuses, comme ce fut déjà le cas en 2005, lors de la « révolution des tulipes », et en 2010.

Mais le spécialiste du Kirghizistan s’alarme de l’apparition d’un nouvel acteur dans ce conflit. « Cette opposition traditionnelle nord-sud s’efface depuis vendredi, et ça c’est inquiétant, constate-t-il. Elle est remplacée par le crime organisé. » Raïmbek Matraïmov a ainsi financé la campagne du parti du président Kirghiz, Sooronbaï Jeenbekov. Selon David Gaüzere, « l’objectif [de Matraïmov] est de placer des membres de la pègre, essentiellement du sud, au pouvoir ».

  • Le Kirghizistan, une « bulle démocratique »

Malgré cela, le pays conserve un pluralisme certain, et fait figure d’exception dans sa zone géographique, par rapport à ses voisins. Cette tradition démocratique est ancienne. « Au VIIIe siècle, le pays a connu une islamisation, menée par des émirs, raconte M. Gaüzere. Des conseils, des assemblées. Il y avait donc, dans le pays, cette habitude de la négociation. »

Qualifié de « bulle démocratique », ce territoire d’Asie centrale a aussi bénéficié de nombreux programmes mis en place par des ONG, après 1991 et la fin de l’URSS. Des mouvements pacifistes initiés par les Etats-Unis, l’Allemagne ou la Corée du Sud, sont apparus. Une nouvelle génération est arrivée, formée dans les universités internationales. Cette jeune génération souhaite sortir du clivage nord-sud. Elle se retrouve autour de « l’idée de monter une république libérale et laïque, décrit David Gaüzere. Les jeunes filles de cette génération sont plus impliquées aussi. [Ces jeunes] pourraient représenter une alternative, s’ils arrivent à s’entendre ».

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