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RécitRéservé à nos abonnés
Indiens d’Amérique (3/6). Entre 1958 et 1978, des milliers d’enfants amérindiens ont été séparés de leur famille, adoptés par des Blancs. Aujourd’hui, ces adultes à « l’identité fragmentée » cherchent à retrouver leurs racines.
En mai 1974, Susan Devan Harness n’est qu’une adolescente de Billings (Montana) qui vient d’avoir 15 ans. Elle ne sait pas qu’elle s’appelait Vicky Charmain Rowan jusqu’à l’âge de 18 mois, ce jour où l’assistante sociale du service de santé publique du Montana est venue la chercher à la réserve de Flathead pour la donner en adoption à un couple de Blancs.
Susan a toujours su qu’elle était Amérindienne, et elle a compris très vite que « c’était ce qui pouvait arriver de pire à un enfant ». Elle envie les taches de rousseur de sa mère dont la peau claire lui parait si jolie.
Sur le porche de la maison, ce jour de l’été 1974, elle écoute la radio avec son père. Le bulletin d’information explique que l’agitation est grande dans le Montana. Les activistes indiens s’organisent. Ils ont formé une section de l’American Indian Movement (AIM) à Great Falls. Comme dans le reste du pays, dans la foulée de l’occupation d’Alcatraz (1969-1971) et du siège de Wounded Knee, en 1973, les Amérindiens réclament leurs droits.
Le père adoptif de Susan se moque de ces militants qui croient pouvoir copier les Noirs dans leur lutte pour l’égalité. Ces Indiens « paresseux » qui pensent « monter dans le train » des droits civiques
Aujourd’hui, Susan trouve des excuses à son père. Jed Devan était un fils d’immigrants slovaques de Cleveland (Ohio), porté sur l’alcool et la xénophobie, reflet de son époque et d’un quartier où il avait appris à détester les juifs et les Noirs, à mépriser les Italiens et à se moquer des Irlandais.
Mais ce jour-là, quand il éclate de rire, d’un grand rire qui dit toute la considération qu’il porte aux Indiens, elle se sent « ébranlée jusqu’aux tréfonds ». Le père se moque de ces militants qui croient pouvoir copier les Noirs dans leur lutte pour l’égalité. Ces Indiens « paresseux » qui pensent « monter dans le train » des droits civiques. Ces « goddamn crazy drunken war whoops », explose-t-il. Toujours « bourrés », toujours avec leurs « cris de guerre ». « Ça n’était rien d’autre que ce que l’on disait dans son milieu, note Susan. Mais ça m’a transpercée. »
Susan Harness est grande, solide, réservée. Avant de parler, elle a toujours un temps d’observation, d’introspection. « Ce regard indien », comme disait sa mère adoptive, Eleanor. Qui jauge et mesure la confiance à accorder.
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