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Debra Blackmon avait 13 ans, en 1972, quand deux travailleurs sociaux du comté de Mecklenburg ont expliqué à ses parents qu’elle devait être stérilisée au plus vite. « Gravement retardée », avaient décrété les instances médicales et judiciaires de Caroline du Nord. Le 22 mars, l’adolescente afro-américaine a donc été conduite au Charlotte Memorial Hospital, où un médecin a pratiqué une hystérectomie. Elaine Riddick, elle, venait d’avoir 14 ans, en 1968, quand sa grand-mère, analphabète, a apposé un « X » en bas d’un formulaire de consentement autorisant la stérilisation de la jeune fille noire, tombée enceinte à la suite d’un viol. Après la naissance de son fils Tony, les membres du conseil de l’eugénisme de Caroline du Nord avaient déclaré que la jeune maman était « faible d’esprit » et de « mœurs légères ». Quelques années plus tôt, en 1965, une autre adolescente afro-américaine, Nial Ruth Cox, 17 ans, avait été gratifiée du même jugement (« feeble minded ») et forcée à subir la même opération à Plymouth, toujours en Caroline du Nord.
Debra, Elaine, Nial… trois histoires parmi des milliers, qui racontent près de cinquante ans d’une politique de stérilisation forcée pratiquée par la Caroline du Nord. 7 686 personnes, des hommes et des femmes, parfois très jeunes, en ont été victimes. A l’échelon national, les spécialistes estiment que plus de 60 000 personnes ont subi, au XXe siècle, ces pratiques eugénistes, autorisées dans trente-deux Etats à la suite d’une décision de la Cour suprême des Etats-Unis (Buck v. Bell, 1927).
Harry H. Laughlin, le superintendant du Bureau d’enregistrement eugénique avait établi une liste des « personnes socialement inaptes », incluant notamment « les débiles mentaux », « les fous », « les criminels », « les ivrognes », « les aveugles », « les sourds », « les difformes »… « La première loi sur la stérilisation a été adoptée dans l’Indiana en 1907, rappelle Barry Mehler, professeur d’histoire à la Ferris State University (Michigan). Quand, en 1928, le canton suisse de Vaud a voté en faveur de la première loi européenne sur la stérilisation, les Américains en avaient déjà promulgué près de trente. »
Pour M. Mehler, ces politiques eugénistes s’apparentaient à une forme d’« hygiène raciale », une tentative de purifier la « race » des groupes « de basses catégories » et « dégénérés ». « Les eugénistes américains et européens ont créé un racisme et un sexisme génériques – les génétiquement inférieurs, poursuit l’universitaire. Sans surprise, les victimes se sont toujours révélées être les victimes traditionnelles de discriminations – juifs, Noirs, femmes et pauvres. » De fait, la population noire représentait 39 % des personnes stérilisées en Caroline du Nord en 1929, puis 60 % à la fin des années 1960, selon une étude de Lutz Kaelber, professeur agrégé de sociologie à l’université du Vermont.
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