« L’harmonisation fiscale est le grand impensé de la construction européenne »

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Publié aujourd’hui à 06h00, mis à jour à 06h00

Gabriel Zucman est l’un des meilleurs connaisseurs des paradis fiscaux, il scrute l’évolution de la répartition de la richesse à l’échelle mondiale. Professeur d’économie à l’université de Berkeley (Californie), le chercheur français a cosigné, début 2020, Le Triomphe de l’injustice (Seuil), un constat implacable sur l’évasion fiscale des plus riches, doublé de propositions concrètes pour y remédier. Il s’exprime sur le rôle central joué par le Luxembourg dans l’évasion fiscale internationale, mis en évidence par l’enquête OpenLux.

Lire les extraits de son livre : « Rien n’empêche les Etats de taxer les grandes fortunes d’aujourd’hui »

L’enquête OpenLux montre qu’une part significative de l’économie du Luxembourg est artificielle : 55 000 holdings, sans bureaux ni salariés, détiennent 6 000 milliards d’euros. Etes-vous surpris ?

C’est la première fois que nous disposons de chiffres aussi précis sur le stock de structures purement financières au Luxembourg. Ils permettent de décrire l’ampleur de l’industrie des sociétés-écrans bien plus finement que les statistiques macroéconomiques.

Peut-on considérer le Luxembourg comme un paradis fiscal ?

Le Luxembourg est une plaque tournante de l’optimisation internationale. Contrairement à beaucoup de paradis fiscaux, spécialisés sur certains créneaux, le Luxembourg est présent sur tous les maillons de la chaîne : la gestion de fortune privée à la façon de la Suisse, l’investissement dans des fonds comme les îles Caïmans, l’ouverture de sociétés-écrans comme le Panama ou les îles Vierges britanniques, et la délocalisation de profits des multinationales comme l’Irlande ou les Pays-Bas. Le Luxembourg joue aussi un rôle-clé dans l’industrie des fonds d’investissement, qui gèrent 4 800 milliards d’euros. Or, une partie de l’activité de ces fonds consiste à recycler des richesses placées par de riches individus dans d’autres centres offshore comme la Suisse.

Comment ce pays fondateur de l’Union européenne (UE) en est-il arrivé là ?

Sous l’effet de la mondialisation, toutes les nations sont en train de devenir des nains économiques à l’échelle de la planète, et dans ce contexte, beaucoup sont tentées de se muer en paradis fiscaux. Pour le Luxembourg, l’histoire a commencé dans les années 1980. Le pays s’est transformé en place offshore quand l’industrie sidérurgique a décliné. Cette mutation a été facilitée par une série de non-choix politiques européens. L’UE ne met aucune limite à la concurrence fiscale entre les pays : les traités acceptent même un taux d’imposition sur les sociétés de 0 % ! Jouer la concurrence fiscale peut rapporter gros à de petits pays, dès lors qu’ils attirent un grand nombre d’entreprises ou des milliards de bénéfices comptables. Appliqué à une énorme assiette fiscale, même un taux faible génère beaucoup d’impôts à l’échelle de leur économie.

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