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Le cirque de Mafate, le quartier de Matouta à Saint-Joseph, ou encore le massif du Dimitile, autant de lieux bien connus des Réunionnais, et des milliers d’amateurs de nature et de randonnée qui viennent chaque année profiter de nos paysages. Mais au-delà de leur beauté, ces lieux sont aussi empreints de l’histoire de La Réunion, à une époque où elle s’appelait encore “l’isle de Bourbon”. Mais c’est aussi une époque où les Noirs, qu’ils soient venus de Madagascar, du Mozambique ou d’ailleurs en Afrique, étaient tenus en esclavage par leurs maîtres blancs, et n’avaient d’autre choix que s’enfuir et se retrancher dans les endroits les plus reculés de l’île pour jouir de leur liberté.
Il est donc peu étonnant que les hauteurs de l’île aient gardé la trace du passage des marrons (nom donné à ces esclaves en fuite), tandis que le littoral, où étaient bâties les riches habitations des blancs, a surtout gardé, dans sa toponymie, les traces de la colonisation, avec des noms catholiques et européens.
Aurère la “bonne terre”, Mahavel “le pays des vivres”
“A l’époque, tout le pourtour littoral était dédié au café et à la canne, et tout l’intérieur laissé aux marrons. Il était d’ailleurs très dangereux de s’aventurer dans l’intérieur des terres avant 1848 (année de l’abolition de l’esclavage, ndrl), malgré l’action des détachements”, décrit Mario Serviable, historien, géographe, et hommes de lettres. “La plupart des pics montagneux ont des appellations données par des malgaches ou ont le souvenir de l’empreinte de Madagascar”.
Globalement, c’est tout l’intérieur qui sera prénommé soit d’après des chefs marrons célèbres, des combattants, soit par les marrons eux-mêmes, d’une appellation en malgache qui se diffusera par bouche-à-oreille. Exemple avec le plateau d’Aurère dans le cirque de Mafate, qui vient du malgache “orera”, signifiant “bonne terre”. Les marrons de langue malgache en parlant ainsi, cette appellation s’est répandue et est restée. Idem pour “Mahavel” à la Ravine-des-Cabris, ou “le pays des vivres”.
En majorité, il s’agit de noms malgaches, et non mozambicains ou autres. Mario Serviable nous explique pourquoi :
“La plupart de ceux qui vont partir marrons sont ces Malgaches qui savaient que la Grande Ile n’était pas loin, et qu’un jour peut-être, ils pourraient repartir. Ils avaient cette tentation de vivre libres, en attendant un jour de retrouver la Grande Terre. Pour ceux qui étaient venus de trop loin en revanche, tout était perdu, et ils tentaient plus rarement de fuir”.
Cette présence malgache a pu être conservée, la cartographie ayant fixé les noms. Mais les histoires des marrons a eu plus de mal à rester. “Nous avons perdu, dévalorisé cette autre partie de notre histoire, regrette Mario Serviable, parce qu’elle n’a pas été écrite par les gens qui l’ont vécue. Les marrons n’écrivaient pas”.
Salazie, ou “soa lazy”, le “bon refuge”
Certains Blancs vont quand même confirmer la présence des malgaches en nommant eux-mêmes quelques lieux. Exemple avec Salazie, ainsi nommé par Annette Robinet de La Serve, qui bien qu’elle n’était pas malgache, avait décidé de rendre hommage à ceux qui peuplaient l’endroit, avec ce nom tiré du malgache “soa lazy”, traduit par “bon refuge”.
Quant au volcan, les marrons y étaient aussi, d’autant que, raconte Mario Serviable, “les Blancs avaient peur d’y aller”. C’est ainsi que fut nommé la Plaine-des-Cafres. “Pour descendre sur le littoral, les marrons descendaient par la Plaine-des-Cafres. Il n’y avait que les Noirs qui s’y aventuraient. Et même s’il n’y a pas une majorité de “cafres” aujourd’hui, “ça restera pour l’éternité des Hommes, la Plaine-des-Cafres, cette zone refuge des marrons !”, sourit l’historien et géographe.
Il y a encore quelques siècles, les hauts de La Réunion étaient encore très ethnicisés : “Noirs jusqu’en 1848, Blancs à partir de 1851”, souligne Mario Serviable. Car la situation changera subitement en 1851, à l’ouverture des concessions de la Plaine-des-Palmistes et de la Plaine-des-Cafres après l’abolition de l’esclavage. On offre alors des terrains à des familles blanches pauvres, et elles sont encore plus grandes pour ceux qui ont des projets agricoles comme Boisjoly Potier qui, entre autres, va acclimater la pomme de terre.
“Cet intérieur de l’île, noir pendant l’esclavage à cause du marronnage, va se retrouver subitement blanc. Les Noirs vont descendre, quitter la “fré” de là-haut, chercher du travail, s’insérer dans la nouvelle société réunionnaise qui se met en place. Et ce sont les familles blanches pauvres qui vont fuir la filière canne à sucre pour devenir des paysans”, précise Mario Serviable.
Ce dernier s’est justement intéressé à la toponymie réunionnaise, tout comme sa fille Valériane Serviable, géographe et auteure des ouvrages Pletore et Pletore 2, “petit lexique de la toponymie réunionnaise”, parus il y a quelques années, sous la direction de Mario Serviable.
Johanne Chung To Sang
Nous nous sommes appuyés en partie sur ces deux ouvrages (éditions ARS Terres créoles) pour faire le tour de quelques lieux de La Réunion, connus et moins connus, qui tirent leur nom de marrons :
Mafate
Ce qu’il faut d’abord savoir, nous dit en préambule Mario Serviable, c’est que souvent chez les Malgaches, “on porte un nom à la naissance, et on en change au fur et à mesure que l’on grandit”, au fil des événements de la vie. C’est le cas pour le cirque qui aurait été nommé selon le marron “Mafac” (qui a donné “Mafate”). Il n’était pas un chef de guerre, mais “il avait la fonction qui lui donnait le plus de considération chez les Malgaches : il était sorcier, devineur, tisaneur”.
Et pourquoi “Mafac” alors ? Le nom viendrait lui-même de l’expression malgache “ran mafac”, signifiant “eau puante”. Elle fait ici référence à une source thermale sulfureuse qui se trouvait alors dans le cirque, près du camp du sorcier.
Mario Serviable poursuit : “Le sorcier avait une influence considérable, parce qu’il était porteur et gardien de la culture malgache, et avait la maîtrise des poisons. Un tisaneur malgache, c’est celui qui peut guérir, mais aussi celui qui peut tuer, parce qu’il connaît les plantes. Par exemple, le bois de rempart, dont un petit morceau peut empoisonner un réservoir d’eau. C’était ça la puissance du groupe malgache”.
“A un moment il y aura un équilibre de la terreur : les Blancs vivront sur le littoral dans le confort de leurs habitations, et les Marrons vont constituer des villages dans les Hauts de l’île”, achève l’historien et géographe, qui évoque une “pacification” au milieu du 18ème siècle.
Selon d’autres explications, le nom “Mafate” viendrait tout simplement du malgache “mahafaty” qui veut dire “qui tue”.
Matouta
Matouta est le nom d’un lieu-dit dans l’intérieur de la commune de Saint-Joseph. Il tire son nom de Matouta, l’un des douze rois marron, époux de Simangavole qui elle-même était la fille de l’esclave Anchaing, selon la littérature notamment d’Eugène Dayot. Malgré le nom du lieu-dit, c’est à Ilet Alcide, sur les hauteurs de Petite France, que le marron Matouta se serait réfugié.
Anchaing
“Anchaing est une légende, on ne sait pas pour sûr”, commence Mario Serviable. Et pour cause, “rien n’est plus incertain” que les histoires de marron, qui se sont transmises uniquement par l’oralité, avant d’être écrites par des Blancs plus tard. “Cela donne des histoires édifiantes, dont La Réunion avait besoin pour comprendre, expliquer, l’esclavage, le marronage, incarnée par des personnages à valeur positive”.
Eugène Dayot et Auguste Lacaussade en font l’écho dans leurs écrits. Selon le “Bourbon Pittoresque” de Dayot, Anchaing (ou Anchaine, voire Enchaine) était un des sept premiers esclaves de l’isle Bourbon, qui se sauva dans les montagnes et se cacha sur le piton (1351 mètres) qui aujourd’hui porte son nom, entre la Rivière du Mât et la ravine de Trois Bras.
“Il personnifie le “marron inconnu”. Il fallait des mythes pour résister, des mythes de victoire, de surpassement des choses, de survie”, poursuit quant à lui Mario Serviable, qui situe Anchaing et Heva comme “un père et une mère des origines”.
Dimitile
Le Dimitile, culminant à 1837 mètres à proximité de l’Entre-Deux, tient son nom du chef marron, le capitaine Dimitil, dit “le guetteur” (en malgache, “mitsikelo”). “C’est lui qui faisait le guet pour prévenir les uns et les autres de l’arrivée des détachements”, ajoute Mario Serviable. Il aurait vécu dans un camp marron à cet endroit.
En outre, “c’est la personnalité qui va susciter un retour vers la malgachitude à La Réunion, qui avait complètement disparu”, ajoute-t-il. “Des Réunionnais d’origine et de confession malgache se rendent chaque année au Dimitile pour une cérémonie qu’ils appellent “Atidamba”, qui, à travers Dimitile, honore tous les marrons malgaches morts sans sépulture.
Cimendef
Ce pic de 2227 mètres entre Mafate et Salazie est nommé d’après l’esclave marron Cimendef (ou Cimandef), un roi sakalava mort là-bas. Lui aussi s’était nommé d’après les événements de sa vie : Cimendef vient du malgache “tsi” et “mandevi”, qui veut dire “pas esclave”. Il aurait épousé Mariane, une des filles d’Anchaing.
Mariane
“Mariane, ce n’est pas la Marianne républicaine, c’est une esclave”, explique Mario Serviable. La femme de Cimendef a donné son nom à ce cap, promontoire rocheux situé sur le littoral saint-paulois, qui anciennement a aussi été appelé “Pointe-de-Bourgogne”.
“Il y a très peu de femmes qui ont donné leur nom à des endroits de La Réunion”, observe malgré tout l’historien et géographe. “Simangavole, par exemple, n’a pas donné son nom à un lieu, même si c’est une esclave reconnue, acceptée dans le cercle des 12 rois de l’intérieur”.
Cotte
La caverne à Cotte, au bord de la rivière des Remparts, est celle où le marron Cotte a été tué par un détachement.
Guillaume
Cet îlet des hauts de Saint-Denis tire son nom de l’esclave marron Guillaume, qui s’y était réfugié.
Sassa
“Sassa était un esclave qui fréquentait les lieux”, nous dit l’ouvrage Pletore de ce bassin, situé au coeur de l’Entre-Deux. “Le problème c’est qu’on n’a pas d’autres informations sur le fameux Sassa, à part ce qui ressort de la tradition orale”, souligne Mario Serviable. Mais on se doute que le fameux Sassa devait souvent être dans le coin. “Quel est le premier travail des esclaves ? C’est la corvée d’eau, pour l’amener aux maîtres dans les habitations”.
Laverdure
Cette ravine de Saint-Denis porte le nom de Laverdure, qui était aussi celui de plusieurs chefs marrons. Selon Valériane Serviable dans Pletore, “Le plus connu était installé sur le plateau des Etangs à Cilaos. Avec un autre chef, Sarcemate, son camp comprenait plus de 30 personnes. Attaqués par un détachement de Mussard en décembre 1752, Laverdure, “roi de tous les Marrons”, son épouse, la reine Sarlave Sarcemat et 9 autres Marrons furent tués”.
Phaonce
Connaissez-vous la caverne Phaonce, cette grotte près du Piton Rouge au Maïdo ? C’est là-bas que des ouvriers de l’ONF découvrirent un jour des ossements, sous un amas de pierres disposées en rectangle. Il s’agirait de ceux du roi marron Phaonce, “roi du Grand Bénare”. Il y aurait été enterré par les siens après avoir été tué par un détachement, qui ramena son poignet gauche et son oreille droite pour pouvoir toucher la récompense.
Constantin
Cette ravine de Sainte-Rose “conserve le nom du Marron Constantin qui y fut tué”, selon l’ouvrage de Valériane Serviable.
Cimendal
Cimendal serait un ancien chef marron. Et le terme viendrait du malgache “tsimendalo”, “qui ne passe pas à côté”. Quoi qu’il en soit, ce nom a été prêté tant à un îlet de Mafate, sur le plateau de La Nouvelle, qu’à un affluent de la rivière des Galets, ou qu’à une ravine au pied de la plaine des Tamarins.
Farla
La rivière Farla à Salazie, au pied du Taïbit, aurait-elle vu se baigner le jeune Marron Faralahy ? Il y a en tout cas laissé son nom, qui est donné habituellement au dernier garçon d’une fratrie à Madagascar, nous dit l’ouvrage Pletore 2 de Valériane Serviable.
Paniandy
C’est l’un des seuls exemples de village qui tient son nom, non pas d’un Marron, mais d’un engagé d’origine indienne venu travailler dans la filière sucre à la fin du 19ème siècle. Ce village de Bras-Panon doit son nom à Paniandy Angama Nillameyom. Mais avant d’être le nom du village, Paniandy était le nom d’une habitation couplée à une usine sucrière, propriété de la famille Veyrières, puis Nillemogom dès 1918.
À noter que d’autres endroits, s’ils ne portent pas le nom d’un Marron en particulier, portent un nom évocateur de leur présence en groupe.
On citera par exemple la ravine Kivi à Sainte-Marie : le terme “Kivi” était employé pour désigner des Marrons, et signifiait en malgache “dégoûté”, en l’occurrence ici par le travail sur les habitations et les conditions de vie d’esclave, qui les avaient amenés à fuir en forêt pour être libres.
Idem pour l’îlet Marron à l’Entre-Deux, entre le Bras de la Plaine et le Dimitile, et qui était fréquenté par les Marrons qui montaient au Dimitile. “La tradition orale y localise un cimetière de Marrons jamais trouvé”, peut-on lire dans Pletore 2.
Enfin, un autre exemple montre cette fois la présence non pas de Marrons, mais d’esclaves, est le Ruisseau des Noirs à Saint-Denis, près du quartier de La Source : on raconte qu’elle était fréquentée par les esclaves de corvée d’eau. Selon les écrits de Simonin en 1861, “tous les domestiques de Saint-Denis viennent dans l’après-midi y chercher l’eau fraîche pour le repas du soir. Indiens et Nègres se trouvent là mêlésn chacun remplissant un petit baril qu’il emporte ensuite sur sa tête”.
Pletore, Petit lexique de la toponymie réunionnaise, paru aux éditions ARS Terres créole, collection Texticules créoles, sous la direction de Mario Serviable, paru en 2011
Pletore 2, Petit lexique de la toponymie réunionnaise, paru aux éditions ARS Terres créole, collection Texticules créoles, sous la direction de Mario Serviable, paru en 2012
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