la guerre sans fin de trois vétérans arméniens

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Publié aujourd’hui à 10h42, mis à jour à 12h35

Sur la photo, on ne voit qu’eux, avec leur uniforme militaire et leurs médailles. C’était en mai 2018, pendant la « révolution de velours » en Arménie, ce soulèvement pacifique qui a mis fin à trente ans d’un régime post-soviétique rongé par la corruption. Le Monde immortalise alors la foule de manifestants venus soutenir l’opposant Nikol Pachinian, le héros de ce mouvement, et la poignée de vétérans postés au premier rang, le poing levé.

Deux ans et demi plus tard, le pays est exsangue après sa défaite face à l’Azerbaïdjan dans la guerre au Haut-Karabakh. Plusieurs milliers de soldats ont été tués au cours des six semaines de combats, Bakou a repris la ville symbolique de Chouchi (Choucha en azéri) et le contrôle des sept districts entourant l’enclave, tandis que le nombre de cas de Covid-19 explose et qu’une crise économique majeure se profile. 

Le cessez-le-feu a été signé depuis moins de deux semaines lorsque nous retrouvons Harutyun Stepanian, l’un des militaires de la photo, à la sortie de l’église d’Erevan, en ce mois de novembre. Il vient de déposer des bougies à la mémoire des soldats. L’euphorie de la révolution a disparu, mais son souvenir reste intact. « Je garde cela toujours en moi, confie le vétéran, âgé de 65 ans. C’était une lutte contre le régime atroce de [l’ancien président] Serge Sarkissian, un traître qui a détruit l’économie du pays. Comment pourrais-je oublier ce moment ? »

Au cimetière militaire d’Erablur, sur les hauteurs d’Erevan, le 22 novembre. De gauche à droite : Arthur Galestian, 48 ans, Chamir Sahakian, 45 ans, et Harutyun Stepanian, 65 ans, autour de la tombe d’un de leurs camarades, tué dans le Haut-Karabakh.

Son ami, Chamir Sahakian, 45 ans, le rejoint au café, en uniforme militaire. Lui aussi était sur la photo, cet instantané qui figeait l’espoir d’un pays tout entier en un avenir meilleur. Aujourd’hui, il revient tout juste de trois enterrements – trois soldats de son unité tués pendant les combats, et dont les cadavres ont été mutilés. « On leur a coupé les oreilles et le nez. » Il esquisse un geste pour montrer les sévices puis baisse les yeux. Silence autour de la table. Bakou a annoncé avoir ouvert une enquête sur de possibles crimes de guerre commis dans les deux camps. Lundi 14 décembre, le parquet a annoncé que des poursuites ont été engagées contre deux soldats azerbaïdjanais accusés d’avoir mutilé des corps de leurs adversaires.

Lire aussi la tribune de Sévane Garibian : Haut-Karabakh : « La poursuite des responsables de crimes de guerre ne saurait être évitée »

« Avant, c’était une bataille au corps-à-corps »

Plus la conversation s’écoule, plus on mesure combien la guerre au Haut-Karabakh imprègne chaque Arménien, combien elle a structuré leur identité et orienté leur vie depuis la conquête, il y a trente ans, de ce territoire considéré comme un foyer historique. Car ni Chamir Sahakian, ni Harutyun Stepanian ne sont des militaires de carrière. Le premier est jardinier. Le second, retraité, était responsable d’un magasin de chaussures. Lors des trois guerres dans l’enclave disputée (1988-1994, 2016, 2020), c’est en tant que volontaires qu’ils ont combattu, comme tant de soldats dont l’âge ou le handicap empêchait d’intégrer l’armée régulière. Un renfort que cette dernière a toujours accueilli à bras ouverts. L’apport des volontaires au combat est si large et si ancré qu’ils ont parfois leurs propres unités et leurs propres médailles. Chamir Sahakian arbore fièrement les siennes à sa veste et montre les documents officiels attestant sa participation au dernier conflit, dont il est revenu le 30 octobre.

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