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FABIOLA FERRERO POUR « LE MONDE »
ReportageRéservé à nos abonnés
La photographe vénézuélienne Fabiola Ferrero est allée à la rencontre des habitants de zones rurales de son pays. Où les villageois tentent de vivre tant bien que mal, malgré la crise économique et l’impasse politique.
J’ai passé une grande partie de mon enfance sur une plage aux eaux marron du Venezuela, à Machurucuto, dans l’Etat de Miranda. Toute la journée, mes amis et moi nous nous régalions de mangues et de biscuits. Mais à présent, la crise voile les souvenirs. Revenue sur la plage il y a quelques mois, j’ai vu des gens de villages voisins venir chercher les mangues des jardins et les emporter en charrette. C’est ainsi que je décrirais les pénuries dans les zones rurales du Venezuela : on ne mange plus les fruits par plaisir, mais par besoin.
Dans certaines communautés, l’accès aux services de base a toujours été précaire, et ce bien avant la crise économique. Mais aujourd’hui, le manque d’eau, de nourriture, de gaz y est extrême. En octobre 2018, 82 % de la population manquaient d’eau régulièrement, et la situation a empiré avec les récentes coupures de courant.
C’est ce que j’ai voulu montrer dans cette série de photographies. Consigner comment le Vénézuélien moyen survit au milieu de la pire crise économique que le pays ait connue. Les rues autrefois bruyantes, vidées de leurs habitants, les immeubles en ruine montrent la gloire ancienne de ce qui a été, un temps, le pays le plus riche d’Amérique du Sud. Les grandes fermes aux grilles aujourd’hui rouillées étaient la source de l’alimentation des Vénézuéliens. Difficile d’en trouver à présent. Selon une enquête indépendante de plusieurs universités, 90 % des familles n’ont pas les ressources suffisantes pour se nourrir.
« Rien n’a d’importance »
Un matin, j’ai rencontré Bickeyma Morales à Patanemo, dans l’Etat de Carabobo. Cette femme refusait d’être une ombre. A chaque question qu’on lui posait sur la crise, elle répondait en évoquant la mer. « Je n’ai besoin de rien d’autre, estimait-elle. Regardez cette vue. » Personne, au village, n’était au courant de ce qui se passait en dehors, car le téléphone ne passait plus depuis un an. Ils cuisinaient au feu de bois et se nourrissaient de poissons péchés dans la mer. « Rien n’a d’importance, insistait-elle, quand on est sur la côte de Patanemo. »
Le jour suivant, je suis allée voir des femmes à Tocoron, dans les vallées du Tuy. Un village dévasté par la sécheresse et contrôlé par les bandes criminelles. C’est là que j’ai connu Katiuska, enceinte de son septième enfant, et qui ne mangeait que du yucca, une sorte d’asperge sauvage, depuis plusieurs jours. Elle avait le regard perdu et n’avait plus la moindre énergie. Ses lèvres étaient pâles. Elle parlait avec de longs silences, comme si elle s’endormait, et elle se caressait le ventre. Elle m’a dit qu’elle n’en pouvait plus. « Mes enfants me disent : maman, hier j’ai rêvé que je mangeais. Qu’est-ce que je peux leur répondre ? » Moi non plus je n’ai pas su quoi lui répondre. Photographier le Venezuela, c’est se remplir de magie le matin, et sentir son cœur déchiré au coucher du soleil. Ou l’inverse.
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