Irina Slavina, la femme derrière les flammes

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Publié aujourd’hui à 23h44

Le sol a été tant frotté que les taches noires ont presque disparu, ombres vagues sur un coin de trottoir, pavés écrasés par la silhouette massive et grise d’un bâtiment de béton qui vous regarde de très haut. C’est là, devant le siège régional du ministère de l’intérieur, dans la ville de Nijni Novgorod, à 400 km à l’est de Moscou, qu’une femme s’est immolée, le 2 octobre. Elle s’est assise sur le banc de fer forgé, s’est aspergée d’essence et s’est enflammée.

La vidéo a été diffusée sur les réseaux sociaux. On y distingue son geste, quand un passant s’approche pour lui porter secours : un mouvement de la main déterminé mais étonnamment serein pour écarter l’homme, à plusieurs reprises. Celui-ci tentera en vain d’éteindre la torche vivante. C’est peut-être parce qu’on a trop regardé les images, mais on croit deviner la forme d’un corps dans les motifs sombres aujourd’hui dessinés au sol, là où cette femme s’est écroulée, carbonisée.

Pour seule note colorée, il y a les fleurs. Leur présence est éphémère : au matin, elles auront disparu, enlevées nuitamment par les services communaux, avant que d’autres soient reposées sur le banc par des mains anonymes. Ça pourrait être un jeu mais c’est une bataille, qui rappelle celle, à Moscou, autour du mémorial improvisé à l’ancien vice-premier ministre Boris Nemtsov, un autre natif de Nijni Novgorod, sur le pont où il a été assassiné en février 2015. Dans les deux cas – un meurtre et un suicide –, les autorités rejettent toute responsabilité. Dans les deux cas, la mémoire du disparu encombre.

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La femme avait 47 ans, de longs cheveux blonds, un visage rond, des yeux vifs quoique un peu las. Elle s’appelait Irina Mourakhtaïeva mais était plus connue sous son nom de plume, Irina Slavina. C’était la journaliste la plus célèbre de Nijni Novgorod.

Ce matin du 2 octobre, elle avait dit ou écrit « Je t’aime » à chacun des membres de sa famille – sa fille Margarita, 20 ans, son fils Viatcheslav, 28 ans, son mari Alexeï. Puis elle avait souhaité un joyeux 70e anniversaire à sa mère, préparé un gâteau et rédigé sur Facebook un message bref : « Je demande qu’on tienne la Fédération de Russie pour responsable de ma mort. » Elle s’est ensuite immolée devant le bâtiment du ministère de l’intérieur.

Le jour même, le Comité d’enquête a annoncé une expertise psychiatrique, tout en indiquant déjà rejeter toute autre explication. Peut-être le cas Slavina relève-t-il effectivement de la psychiatrie, ou de douleurs enfouies. Peut-être cette journaliste décrite comme solide, déterminée, cachait-elle ses faiblesses et ses dépressions. Mais son histoire ne saurait se résumer à cette interrogation. Parce qu’elle-même a décidé de donner un sens politique à son acte et parce que son parcours, tel que l’esquissent ses proches, est celui d’une guerrière, pugnace et jamais découragée.

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