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Tribune. Les démocraties européennes se soucient, s’indignent, verbalement au moins, de l’empoisonnement d’Alexei Navalny, et cela est évidemment juste et nécessaire. Mais beaucoup moins d’attention est portée au cas de Iouri Dmitriev, chercheur obstiné, défenseur de la mémoire des victimes de la terreur stalinienne en Carélie.
Il vient d’être condamné en appel par la Cour Suprême de Carélie, à huis clos, hors sa présence et celle de son avocat, à treize ans de camp à régime sévère. Pour cet homme de 64 ans, cela équivaut à une condamnation à mort, aussi efficace qu’une goutte de Novitchok [poison mis au point par l’URSS dans les années 1970-1980].
Ces charges infamantes semblent être la nouvelle invention d’une justice aux ordres du FSB, un petit équivalent contemporain de « l’hitléro-trotskisme » des procès de la Grande Terreur.
Iouri Dmitriev a été condamné pour des charges d’agression sexuelle contre sa fille adoptive après qu’une première incrimination pour pédopornographie a débouché sur un non-lieu. Ces charges infamantes semblent être la nouvelle invention d’une justice aux ordres du FSB, un petit équivalent contemporain de « l’hitléro-trotskisme » des procès de la Grande Terreur. Ce sont ces mêmes accusations, porteuses sans doute, dans l’imaginaire tordu des gens de police russes, d’une idée de décadence morale occidentale, qui avaient été montées en 2015 contre l’ex-directeur de l’Alliance française à Irkoutsk, Yoann Barbereau.
Efflanqué, barbe et catogan gris
J’ai rencontré deux fois Iouri Dmitriev, en mai 2012 lorsque je préparais le tournage d’un documentaire sur la bibliothèque du camp des îles Solovki [premier camp du goulag situé dans la mer Blanche au nord ouest de la Russie], et en décembre 2013 lorsque j’enquêtais pour écrire un livre, Le Météorologue [Seuil, 2014], consacré à la vie, la déportation et la mort d’une des innombrables victimes des tueurs du NKVD-Guépéou.
Dans l’un et l’autre cas son aide me fut précieuse. Ce n’était pas un historien comme les autres. Lors de notre première rencontre, il habitait, entre des portiques rouillés, des tuyauteries tordues, des carcasses de machines, une baraque au milieu d’une zone industrielle désaffectée dans la périphérie de Petrozavodsk – un paysage très russe, malheureusement.
Efflanqué, barbe et catogan gris, l’air d’un fol-en-Christ croisé d’un vieux pirate, très russe là encore. Il m’avait raconté le début de sa vocation de chercheur – ce mot s’entendant en plusieurs sens : dans les archives, mais aussi sur le terrain, dans les forêts-cimetières de Carélie.
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