le docteur Denis Mukwege menacé de mort pour ses appels à mettre fin à l’impunité

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Le Congolais Denis Mukwege, médecin et gynécologue, Prix Nobel de la paix 2018, lors d’une réunion avec des femmes colombiennes victimes de violences sexuelles, à Bogota, le 16 août 2019.

En République démocratique du Congo (RDC), réclamer la justice et la fin de l’impunité dont bénéficient des responsables des guerres, massacres et crimes qui ont jalonné l’histoire récente du pays peut être dangereux. Certains sont toujours en fonction dans le pays, mais aussi au Rwanda et en Ouganda, frontaliers des provinces des Kivu.

Dans cette région, toujours en proie à l’instabilité, des dizaines de groupes armés congolais et étrangers (rwandais, ougandais, burundais) continuent d’opérer, de tuer, de violer, de piller et de brûler des villages.

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Comme cette nuit du 16 au 17 juillet, dans le village de Kipupu, sur les hauts plateaux du Sud-Kivu, où des hommes en arme ont abattu au moins dix-huit personnes. Pour le médecin, gynécologue et Prix Nobel de la paix 2018 Denis Mukwege, « ce sont les mêmes qui continuent à tuer (…) dans la ligne droite des massacres qui frappent la RDC depuis 1996 ».

Cette phrase publiée sur Twitter lui vaut d’être visé par des menaces de mort prises au sérieux par les Nations unies qui réclament une enquête. Le président Félix Tshisekedi a accepté cette requête, s’engageant aussi à assurer la sécurité du médecin qui continue de pratiquer dans son hôpital de Panzi, à Bukavu, la capitale du Sud-Kivu.

« Déterrer » le rapport du Projet Mapping

Protégé par des policiers congolais appuyés par des éléments de la Mission des Nations unies en RDC (Monusco), le docteur Mukwege dit craindre pour sa vie, mais continue de militer pour que justice soit faite. Il réclame ainsi la mise en place d’un tribunal pénal international pour la RDC afin de juger les responsables de crimes commis à compter des années 1990.

« Ce n’est pas une justice de vengeance. C’est une justice pour tout simplement éviter la répétition de ces crimes », a-t-il déclaré lundi 31 août devant la sous-commission des droits de l’homme du Parlement européen.

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Le médecin et militant congolais préconise de « déterrer » le rapport du Projet Mapping réalisé par Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) il y a dix ans. C’est une radiographie précise des crimes les plus graves commis entre mars 1993 et juin 2003 en RDC. Plus de 500 pages documentant 617 violations graves des droits de l’homme au cours de conflits locaux et régionaux dans lesquels ont pris part des armées (Rwanda, Ouganda…), des mouvements politico-militaires, des milices sur le territoire congolais.

Les forces armées du Rwanda visées

C’est aussi une base de données, restée confidentielle, listant des auteurs présumés de ces violences pour certaines considérées comme de probables « crimes contre l’humanité, crimes de guerre, voire de génocide ». Parmi eux, les forces armées du Rwanda, dont les méthodes « pour tuer un maximum de victimes » hutu sont décryptées. Seul « un tribunal compétent statuant au cas par cas » pourra un jour peut-être qualifier ces crimes, précise le rapport qui recommande la mise en place d’une juridiction spécialisée. En vain.

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Kigali avait alors qualifié ce rapport d’« absurde ». Près de dix ans plus tard, le Projet Mapping que le docteur Mukwege appelle à exhumer en usant de son influence de Prix Nobel insupporte le régime rwandais du président Paul Kagame. « Propagande », a déclaré mi-août le général James Kabarebe, conseiller du chef de l’Etat rwandais, lors d’un entretien télévisé. Ce militaire, qui a notamment commandé la coalition de rebelles qui a renversé Mobutu Sese Seko (1997) puis les troupes rwandaises en RDC, s’en est directement pris au docteur Mukwege, l’accusant de manipuler les faits.

« Ce rapport, qui peut être perçu comme un début de livre d’histoire de cette période, est devenu une sorte d’objet politique régulièrement utilisé par les activistes congolais pour accuser les Rwandais, constate Thierry Vircoulon, chercheur associé de l’Institut français des relations internationales (IFRI). Ce rapport et ses recommandations en matière de justice sont dans l’impasse. Quand on accuse tout le monde, on ne peut juger personne. Or, il y a trop de coupables. »

Un secret de polichinelle

La liste des responsables présumés de crimes recensés dans le rapport du Projet Mapping n’a pas été rendue publique ni transmise au docteur Mukwege qui en avait fait la demande. C’est un secret de polichinelle que des généraux congolais, rwandais et ougandais, toujours en fonction, y figurent.

« Aujourd’hui, le problème que nous avons, c’est que, tout simplement, beaucoup de criminels se cachent dans les armées dans leurs pays ou dans les administrations de leurs pays parce que nous n’avons pas effectivement un tribunal pénal international qui permet à ce que ces criminels puissent être cherchés », a expliqué le docteur Mukwege au Parlement européen. Seul le Conseil de sécurité des Nations unies peut décider d’un tribunal pénal international pour la RDC. Ce n’est pas un projet.

Le président congolais Félix Tshisekedi, un civil dans une région où ses homologues sont pour la plupart passés par l’armée et le maquis, avait affirmé, lors d’un entretien accordé au Monde et à TV5 Monde au début de son mandat, qu’il ne comptait pas « fouiner dans le passé ». Il a toutefois récemment promis la mise en place d’un mécanisme de justice transitionnelle pour les crimes les plus graves, sans préciser si les faits documentés dans le rapport du Projet Mapping sont concernés.

Depuis son arrivée au pouvoir, en janvier 2019, le chef de l’Etat a entamé un rapprochement diplomatique avec le Rwanda qui, soucieux de préserver son influence dans les provinces orientales de la RDC, a pu, dans un passé récent, soutenir des groupes armés et recourir à la déstabilisation. Le président Tshisekedi s’efforce désormais à la fois de garantir la sécurité du Prix Nobel de la paix et de préserver sa relation avec son partenaire rwandais.

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