Il y a cinquante ans au Biafra, l’avènement de l’humanitaire « à la française »

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Des enfants souffrant de malnutrition à Port Harcout, au Nigeria, en 1970.

Il y a cinquante ans s’achevait l’un des conflits les plus meurtriers du XXe siècle. Celui du Biafra, une province riche en ressources minières, agricoles et surtout pétrolières du sud-est du Nigeria. Avant qu’il ne revendique son droit à l’autodétermination, en 1967, personne en Europe ne connaissait ce territoire un peu plus grand que la région Occitanie. Mais alors que le vent de Mai 68 souffle sur les pays occidentaux, le Biafra provoque un choc dans les foyers français, qui vont suivre pour la première fois en direct une guerre civile africaine et découvrir l’atrocité d’une famine.

A la fin des années 1960, les mouvements de décolonisation suscitent encore de nombreux espoirs sur le continent africain. Le 30 mai 1967, des militaires biafrais, emmenés par le général Odumegwu Emeka Ojukwu, proclament leur indépendance, estimant que les membres de l’ethnie igbo (ou ibo), à laquelle ils appartiennent – et qui représente environ 18 % de la population du Nigeria –, sont ignorés de la vie sociale et politique de leur pays. Le gouvernement nigérian riposte en isolant la province par un blocus total qui dégénère en guerre civile. Au fil des mois, la population biafraise tente de survivre sur une bande de terre – « un réduit », selon Philippe Decraene, envoyé spécial du Monde à l’époque – dans laquelle règne une horreur absolue. En trois ans, la guerre du Biafra fait 1 million de morts, peut-être 2, et provoque le déplacement de centaines de milliers de réfugiés.

Archives 31 mai 1967 : « Le Nigeria oriental accède à l’indépendance sous le nom de République du Biafra »

« Les enfants étaient en première ligne », raconte au Monde Afrique Bernard Kouchner, parti au Biafra en mai 1968 en tant que médecin urgentiste : « C’était la première fois qu’on voyait des gamins squelettiques victimes du kwashiorkor [un syndrome de malnutrition par carence en protéines]. Les troupes nigérianes bloquaient tous les ravitaillements et les bombardements aériens ciblaient les récoltes. Les enfants mouraient en masse et la faim était devenue une arme de guerre. Le spectacle était désastreux : il n’y avait absolument rien à manger. »

« Les rats rôdent par dizaines »

Dans un reportage publié dans Le Monde le 7 mai 1969, Philippe Decraene raconte sa visite dans l’hôpital d’Awo-Omamma, situé dans le nord-est du delta du Niger :

« La capacité normale de cet ensemble hospitalier est de 80 lits. Il y a actuellement 800 malades ou blessés, dont certains immobilisés depuis trois mois… Il y a là des vieux qui expirent, parce qu’il faut impérativement sauver les plus jeunes ; des grands blessés de la face pour lesquels on ne dispose d’aucune prothèse – tels ces trois soldats au maxillaire inférieur broyé, auxquels une calebasse tient lieu de menton, qui ne peuvent plus parler et que seule alimente une sonde en plastique autour de laquelle se répand un mélange de salive et de pus ; des hommes déchiquetés, sans yeux, sans mains, sans jambes ; des nourrissons, gros comme des poulets, mais qui survivront en dépit de toutes les apparences ; des femmes qui vont mourir parce qu’il n’y a pas de plasma ni de sang pour les transfusions. Des myriades de mouches et de moustiques s’abreuvent aux plaies. Les rats rôdent par dizaines, agressifs, engraissés par les cadavres de la fosse commune et les membres amputés. »

Lire l’intégralité du reportage de Philippe Decraene : « Le premier cercle »

Dans ce chaos, le Biafra marque les débuts de l’humanitaire d’urgence « à la française ». « La guerre au Biafra marque les prémices du mouvement humanitaire contemporain, qui devient une façon pour les Occidentaux d’interagir avec les pays décolonisés et le tiers-monde dans un contexte post-colonial », explique Marie-Luce Desgrandchamps, historienne et professeure à la Sorbonne (Paris-I) et à l’université de Genève. Plusieurs ONG vont se développer pendant le conflit, créant une nébuleuse d’organisations composées de plusieurs centaines de volontaires issus entre autres de la Croix-Rouge et des églises protestantes du nord de l’Europe. En mai 1968, Bernard Kouchner rejoint une équipe de dizaines de médecins volontaires de la Croix-Rouge dirigée par Max Récamier et qui intervient des deux côtés du blocus. Il se souvient :

« Dans une école où il y avait près d’un millier d’enfants affamés, on a fait des perfusions avec de la noix de coco pour les retaper le temps que les sucs digestifs se reforment. Quand ils allaient mieux, ils repartaient dans leurs villages et revenaient quelques semaines plus tard de nouveau épuisés par la faim… Comme les avions ne bombardaient pas la nuit, les blessés arrivaient le soir dans notre petit hôpital. Nous étions deux pour soigner une centaine de blessés. On a appris à faire le tri des blessés, une discipline difficile, un apprentissage cruel. Le Biafra m’a marqué à vie. Ça a été le début de mes colères et de mon engagement, de mon histoire avec l’Afrique. Il a nourri, plus tard, mes combats au Rwanda. »

« L’abbé Pierre était au premier rang »

Cette plongée dans l’horreur va souder les liens entre les médecins français, qui vont aussi militer, lors de leur retour en France, pour que les hommes politiques et l’opinion publique prennent conscience du drame biafrais. « Le blocus alimentaire était la cause de la guerre et il constituait une violation absolue de la Convention de Genève, explique Bernard Kouchner. Avec quelques médecins, on a créé un comité international contre le génocide au Biafra. L’abbé Pierre était au premier rang. Il y avait aussi quelques députés et tous les pilotes d’avion et les journalistes qui étaient venus sur place. Car voir des enfants dans un tel état, c’est vraiment choquant ! On a fait quelques manifs en France, notamment devant l’ambassade du Nigeria. Je me souviens aussi avoir participé à des conférences organisées par des comités de Biafrais. »

Archives 16 janvier 1970 : « Le général Effiong signe l’acte de reddition du Biafra »

La lutte et les drames vécus là vont inspirer les « French doctors ». Max Récamier, Bernard Kouchner et d’autres médecins passés par l’enfer du Biafra vont créer en 1971 (avec des journalistes du journal médical Tonus qui avaient lancé un appel aux médecins pour aider des victimes d’inondations au Pakistan) Médecins sans frontières (MSF). L’ONG, spécialisée dans l’assistance médicale aux populations victimes de conflits armés, d’épidémies, de pandémies ou de catastrophes naturelles, a reçu le prix Nobel de la paix en 1999 et officie aujourd’hui dans plus de 70 pays, dont 52 en Afrique. « Le Biafra nous a appris la médecine du dénuement », insiste Bernard Kouchner. Il a aussi fait prendre conscience aux médecins français qu’une organisation humanitaire doit être libre de sa parole et de ses actes.

Sommaire de la série « Génération Biafra »

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