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Journaliste douze années durant, Isabelle Kichenin a répondu à l’appel lointain, mais toujours plus insistant de la littérature, la confortant dans une reconversion salvatrice. Forte de cette inspiration de vie anticonformiste, l’écrivain humaniste partage ses envies et ses techniques d’écriture à travers une dimension nouvelle de la bienveillance.
Entretien : S.V.
Tu étais journaliste, qu’est-ce qui t’a conduit vers l’écriture de romans et de poèmes ?
Isabelle Kichenin : « En réalité, j’écris de la poésie et des petites nouvelles depuis l’enfance juste pour moi. Le journalisme m’a tenue pendant douze puis, j’ai perdu mon emploi à mon retour à La Réunion. La peur économique m’a alors contrainte à accepter des boulots qui ne me convenaient pas, dans la communication notamment, et s’en est suivie une dure période de dépression assorti d’un violent « burn out ». Je pense avec le recul que la vie s’est chargée de me montrer que je n’étais pas sur le bon chemin. C’est à ce moment-là que je me suis remise à écrire, une nécessité pour moi. J’ai d’abord partagé des textes sur mon blog, l’un d’entre eux est devenu le début de mon roman Gourmande, publié en 2017 et les choses se sont enchainées. »
Quelles sont tes sources d’inspiration ?
I.K. : « J’ai toujours écrit de la poésie, mais je compose plus régulièrement depuis un an avec un style d’écriture beaucoup plus libre et spontané. J’ai du mal à l’expliquer, mais la poésie a sa part mystique dans le sens où parfois, j’ai l’impression que quelque chose écrit à travers moi. C’est pour cela que je dis souvent que mon écriture n’est pas réfléchie. Mon inspiration me vient de façon naturelle, je ne peux dire d’où elle me vient et ne parviens pas non plus à retracer son origine. En introduction de mon recueil de poésies, Papiers de soie, j’ai repris une citation de Christian Bobin à laquelle j’adhère lorsqu’il dit que « la poésie est l’expression spirituelle de la vie », c’est comme ça que la ressens. Pendant mes années de journalisme, j’ai étouffé cet élan de poésie, fermé cette connexion avec le sensible pour ne me positionner que dans le réel. Depuis que j’assume cette part de sensibilité et que je lui laisse sa place, les mots arrivent, les sensations aussi. »
Tu es la conceptrice du « programme d’écriture bienveillante », en quoi consiste-t-il ?
I.K. : « Lors de la publication de Gourmande, j’ai fait des rencontres en bibliothèques et comme le livre parle des violences faites aux enfants, beaucoup de lecteurs sont venus me parler de leurs souffrances. J’ai vu qu’il y avait un besoin réel d’expression et j’ai eu l’idée de créer cet outil que j’ai appelé « l’écriture bienveillante » en associant les trois techniques que j’ai utilisées pour me sortir de mon burn-out : l’écriture, la méditation de pleine conscience – une pratique laïque qui consiste à être pleinement dans l’instant présent – et enfin, la bibliothérapie créatrice qui elle, consiste à entendre et lire à voix haute des extraits de textes littéraires. L’idée étant de les accueillir sans les analyser, de les recevoir pleinement comme lorsque l’on était enfant. Chaque personne ressent le texte différemment, certains vont être touchés par un mot, une phrase, d’autres par le rythme, le texte devient alors un support pour exprimer leurs propres émotions. Concrètement, l’écriture bienveillante est un programme d’ateliers sur huit semaines que j’ai proposé en prison puis aux femmes victimes de violences, des demandeuses d’emploi de longue durée et l’objectif est d’accompagner l’expression pour réactiver la confiance, l’estime de soi, la créativité de chacun. L’observatoire réunionnais des violences faites aux femmes m’a contactée pour un programme d’écriture et les résultats sont concluants : les femmes constatent une meilleure gestion de leurs émotions et leur rapport aux autres est plus serein. »
Es-tu féministe ?
I.K. : « Oui, car je pense que le féminisme, c’est avant tout de l’humanisme. Une partie de la population n’est pas encore considérée comme l’égal d’une autre partie. Il me semble donc indispensable d’accorder plus d’attention à cette partie-là. Dans un monde idéal, le mot féminisme n’existerait pas, on ne parlerait que d’humanisme le fait de vouloir que tous les êtres humains soient respectés et traités à égalité. Je ne suis pas dans un combat, je ne considère pas le féminisme comme une opposition à qui que ce soit, mais comme une valorisation du féminin au sens large, donc qui concerne aussi les hommes. La société en ce moment a profondément besoin d’accorder sa juste place à sa part féminine et sensible. Ces valeurs de combat et de lutte sont une vision à mon sens purement masculine. Cette société qui soutient que pour réussir, il faut être à tout prix dans la compétition, prêt à écraser l’autre, est selon moi le vieux monde. Les valeurs féminines tendent plutôt vers la collaboration. »
Comment as-tu vécu la période de confinement ?
I.K. : « Très bien parce que ce fut un moment de pause où je me suis centrée sur moi, j’ai beaucoup médité. J’ai apprécié le fait que le monde s’arrête et voir les nombreux élans de collaborations se déployer sur les réseaux sociaux, c’était beau. De voir cette prise de conscience écologique collective sur la nécessité d’un changement dans nos comportements donnait de l’espoir. Malheureusement, nous n’en avons pas tiré les leçons, et je m’inclue. Une fois le confinement levé, la vie a repris comme avant et la marée noire à l’île Maurice est assez symbolique de tout ce que nous n’avons toujours pas compris. On se laisse vite rattraper par la société de consommation, par les peurs économiques aussi. À ce sujet, j’ai du chemin à parcourir, mais, une fois libéré de vos peurs économiques, vous êtes libre. Ne pas savoir comment payer son loyer ou nourrir sa famille entravent la liberté. »
Dans quelles conditions est paru ton premier recueil de poèmes, Papiers de soie ?
I.K. : « En février 2020, j’ai fait une campagne de financement participatif sur la plateforme Ulule et j’ai été touchée par l’engouement et la rapidité du soutien reçu, ce qui m’a permis d’auto-éditer Papiers de soie. Le recueil est paru après le déconfinement et est en vente sur mon site uniquement, car je ne peux me permettre de le mettre en dépôt vente chez les libraires. Tous les contributeurs ont reçu le livre et les retours des lecteurs sont très positifs, certains ont comparu mon écriture à celle de Gainsbourg ou de Grand Corps Malade, ce qui me touche profondément. Le recueil regroupe des poèmes écrits entre 1988 et aujourd’hui. Ils évoquent un parcours de résilience traitant de la thématique universelle de l’amour. Papiers de soie, car c’est un peu comme ça que je vois la poésie : lorsque j’écris un poème, j’ai souvent quelque chose de doux qui va venir emballer une douleur. »
Ton actu avec Christine Salem, tu peux nous en parler ?
I.K. : « Pendant le confinement, j’ai fait des lectures audio sur YouTube de quelques-uns de mes poèmes et les auditeurs me confiaient les écouter pour méditer ou pour marcher. J’ai donc proposé des lectures de Papiers de soie en médiathèques et en m’entrainant à les lire à voix haute, cela m’a fait penser à des chansons de Christine Salem. Je l’ai contactée et elle a dit oui de suite lorsque je lui ai proposée de monter ce spectacle. Avec Christine, nous sommes sur cette même intention de transmettre et partager de l’amour, c’est la raison pour laquelle cette lecture musicale s’appelle « Aime », également fil conducteur de son nouvel album prévu pour début 2021. Je lirai des poèmes extraits de Papiers de soie ainsi que quelques inédits et les lectures seront accompagnées en musique par Christine Salem. Ces chansons sont comme un dialogue entre nous, entre nos textes respectifs. Pour l’heure, nous sommes en discussion avec des médiathèques, j’espère avoir quelques dates à partir de la fin du mois de septembre. »
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