[Société] L’incroyable succès des émissions culinaires

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Depuis dix ans, le succès de Top Chef ne se dément pas. Autour de ce très rentable gâteau, d’autres émissions n’ont pas hésité à jouer les pique-assiettes en créant leurs propres concepts. Et le public n’est jamais rassasié. Quel est le secret de la recette ?

 

Dossier Mireille Legait

L’an dernier, trois millions de Français ont suivi la compétition Top Chef sur M6. En 2020, le rendez-vous culinaire n’a pas manqué de sel non plus : quatre millions de téléspectateurs chaque mercredi soir pendant le confinement. Cerise sur le gâteau : 16% de part  d’audience générale. Un record. Mais l’émission phare n’est pas la seule à mettre l’eau à la bouche des téléspectateurs. D’autres tiennent table ouverte : Cauchemar en cuisine, Petits plats en équilibres, Masterchef, Le meilleur pâtissier, Un dîner presque parfait, Chef’s table, Oui chef… Stop ou encore ? Encore !

Mais qu’est-ce qui ouvre donc l’appétit de nos contemporains ? « La cuisine, surtout quand elle est synonyme de rêve comme la gastronomie, nous renvoie à notre lien inconscient à notre mère, à la tendresse, au soin que l’on prend de nous et dans une période tendue, c’est rassurant », explique Laurence, psychologue clinicienne, qui rappelle que l’émission Top Chef a vu le jour en 2010, dans la tourmente de la crise économique de 2009.
Dix ans plus tard, en plein cœur du confinement, l’émission a confirmé sa place de doudou savoureux. « La période était stressante tant sur le plan sanitaire qu’économique pour beaucoup de gens. Et en plus, ils étaient confinés chez eux donc devant la télé. Mais l’oisiveté forcée ne conduit pas forcément à regarder des émissions culinaires. Vous pouvez aussi chercher du fitness, des cours d’anglais en ligne, des séries. Regarder des émissions culinaires, surtout celles qui fonctionnent sur le mode de la compétition, ce n’est pas neutre. »

 

 

> « Des bases solides  »
Pascal Simar, Restaurant Côté Seine – Saint-Denis

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La compétition, un autre aspect de l’addiction. Gérard, entrepreneur qui a été contraint de fermer son entreprise pendant le confinement, était vissé devant Top Chef. « Je voulais que mon candidat gagne, c’était viscéral, ça créait de l’adrénaline, j’avais la rage… » Cuistot de métier, Gérard ? Pas du tout. Plutôt le secteur du bâtiment. Mais il s’est mis aux fourneaux depuis quelques années grâce à ces émissions. « C’est un défouloir pour moi. Le bâtiment c’est viril, cartésien. La cuisine, c’est la touche créative, plus féminine même si la majorité des grands chefs sont des hommes. »
Pour notre expert psy, le challenge de la compétition par chef interposé n’est pas non plus pour rien dans le succès des émissions : « Le téléspectateur se projette : en soutenant son candidat, en souhaitant sa victoire, c’est sa propre estime de lui-même qu’il conforte. Mais c’est vrai aussi pour le sport, pour les Victoires de la musique. Pour toute compétition. La gastronomie amène en plus la touche glamour, le rêve de moments – si ce n’est d’une vie – d’exception que nous avons tous au fond de nous et qui nous pousse à progresser, à entreprendre. Les élites ont un accès aisé à ce luxe gustatif et aux personnalités de ce monde. Grâce aux émissions culinaires, le public a l’impression de connaître en vrai les grands chefs et de s’approprier un peu de ce luxe. »

 

Le déclic de la reconversion

Au point d’oser y prendre sa place. Pascal Simar, chef de Côté Seine à Saint-Denis, se réjouit de voir de très jeunes adultes, encore en âge d’être étudiants, réserver une table. « Ça ne se voyait pas autrefois et c’est sans doute un des effets positifs de ces émissions culinaires. Ils se reconnaissent le droit d’être là », estime-t-il.
Pour ce virtuose du « piano », il faut savoir reconnaître tous les bons côtés de cette télé-réalité. « Ces émissions prônent souvent la compétition ? Et alors… Quel métier n’est pas compétitif ? Il y a beaucoup de challenges dans nos professions. Même si, personnellement, je n’ai pas de concurrent, je n’ai que des confrères. Ces émissions ont remis nos métiers artisanaux en lumière et ça, c’est vraiment une bonne chose. Grâce à elles, des actifs ont décidé de se reconvertir. J’ai accueilli une stagiaire qui travaille dans le social et qui veut se lancer dans une démarche d’insertion par la cuisine. J’ai aussi eu un manager dans les ressources humaines qui, à 40 ans passés, a tout plaqué pour se reconvertir comme chef de cuisine. »

 

 

L’envers du décor

Fabien Cocheteux, ex-chef pâtissier à l’Élysée et avant cela, excusez du peu, au Négresco à Nice, vit depuis une année dans le Sud de l’île. Il a choisi de se lancer dans la formation, principalement pour les professionnels, et pour les particuliers qui en font la demande. Lui aussi voit beaucoup d’avantages à ces émissions. « Elles ont permis de révéler des vocations et pas seulement chez les jeunes. Des professionnels d’autres filières ont soudain pris conscience qu’ils avaient envie de changer de voie. Ces émissions ont pu développer chez eux une passion pour la cuisine ou la pâtisserie. Mais se lancer dans la cuisine à la maison, c’est une chose. En faire son métier en est une autre et ça, les émissions ne le montrent pas. »
Même son de cloche chez Sébastien Ramuscello, de La Réunion des chefs : « J’ai vu des jeunes arriver pour des formations en me disant tout de go « Je veux devenir Top Chef ». Je dois leur expliquer que ce n’est pas comme ça que ça marche. Quand j’ai commencé, il y a 28 ans, il n’y avait pas la télé-réalité. Pas de grands reportages sur papier glacé. On obtenait nos galons dans les cuisines, en travaillant. Maintenant tout va très vite, on fait voter le public pour élire un candidat, mais sur quelles bases ? Tous les jeunes veulent être Top Chef, ça fausse tout. Il faut revenir au bon sens, apprendre les bases du métier et à respecter le produit. »

 

 

L’illusion médiatique

 

Fabien Cocheteux ne dit pas le contraire, lui qui est monté très haut, figurant parmi les quinze finalistes du concours du Meilleur Ouvrier de France, juste avant de quitter l’Élysée. « Beaucoup de jeunes qui regardent ces émissions se voient déjà dans la peau d’un Top Chef. Ils veulent monter vite tout de suite. Ils veulent la notoriété, le succès et oublient l’importance de l’apprentissage et du travail personnel. Il ne faut pas brûler les étapes : pour réussir, il faut une bonne formation plus ou moins longue, et de l’expérience en entreprise. Il faut faire, refaire, analyser, changer pour évoluer vers le haut. Et ça, ces émissions ne le disent pas. »
Pour notre psychologue, c’est justement là la magie qui attire le spectateur aussi  : « Ça parait si facile, le succès est là, à portée de casseroles, sans trop d’effort, même si certaines émissions, plus satiriques, relativisent un peu, mais traité sous l’angle satirique, cela reste au registre de la comédie, pas de la vraie vie ». Et dans le monde d’après où les tensions, comme les incertitudes, ne manquent pas, un zeste de satire sur une recette nappée de rêve et de paillettes, ça permet de tenir à distance les aigreurs et la crise de foi(e)…

Le bon côté de ces émissions, c’est qu’elles montrent que la cuisine est une science précise, qu’il y a toujours un fond de réflexion et ensuite seulement une prise de risque, comme toujours quand on crée. Elles ont permis de faire connaître au public toutes les bases techniques culinaires. Une fois que l’on sait ça, on peut adapter les recettes avec les produits locaux. La cuisine est une science précise, mais le goût n’est pas une science exacte : le goût, c’est très personnel.

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