« Aux Etats-Unis, les protestations actuelles ont des racines anciennes »

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Des manifestants brandissent un portrait de George Floyd, à New York, le 5 juin.
Des manifestants brandissent un portrait de George Floyd, à New York, le 5 juin. EDUARDO MUNOZ / REUTERS

Pour Heather Ann Thompson, historienne, spécialiste des questions afro-américaines à l’université du Michigan, la mort de George Floyd, un homme noir de 46 ans, lors de son interpellation par la police le 25 mai à Minneapolis (Minnesota, Nord des Etats-Unis), a par sa brutalité touché un point névralgique. « Le problème fondamental de ce pays est celui des inégalités et le racisme persistant », explique-t-elle.

Les manifestations se poursuivent aux Etats-Unis contre les violences policières et le racisme. Ce mouvement a-t-il des points communs avec les protestations des années 1960 pour les droits civiques et les émeutes du printemps 1968, après l’assassinat de Martin Luther King le 4 avril ?

A certains égards, ce qui se passe aujourd’hui rappelle en effet les événements des années 1960. Comme à l’époque, les protestations auxquelles on assiste ont des racines anciennes. Après une série d’assassinats d’Afro-Américains, remontant au meurtre d’Emmett Till en 1955 [un adolescent noir lynché dans le Mississippi, accusé d’avoir sifflé une femme blanche], celui de Malcom X (en 1965) ou de Martin Luther King, beaucoup ont eu l’impression que, quoi qu’ils fassent, quelles que soient les lois, les forces de l’ordre, ou les Blancs en général, continuaient de traiter les Noirs différemment. Et, après la violence de la police lors des manifestations pour les droits civiques, l’assassinat de King a suscité une réaction collective.

Aujourd’hui, on est aussi dans ce cas : de nombreux assassinats de Noirs, hommes et femmes, se sont succédé. Cette fois, c’est le meurtre de George Floyd qui a touché un point névralgique. Les conditions de sa mort sont tellement brutales et sans ambiguïté ; tout est filmé et aucune personne raisonnable ne peut y voir autre chose qu’un meurtre. Pour les Noirs, cette violence n’est pas nouvelle, mais cela a interloqué beaucoup de Blancs, en tout cas ceux qui ne fréquentent pas d’Afro-Américains.

Un autre élément est similaire à la situation des années 1960 : l’économie allait plutôt bien, comme en ce moment − avant la pandémie de Covid-19 bien sûr. Pourtant, parallèlement, dans les secteurs de la santé ou de l’éducation, la situation pour les Noirs reste terrible. Comme si les gains, majeurs ou mineurs, depuis les années 1960 avaient été effacés.

Quelles différences voyez-vous dans le niveau de mobilisation, la nature et les causes des manifestations ?

Les manifestations sont plus massives aujourd’hui. Le niveau de frustration aussi est différent : dans les années 1960, le pays n’avait pas encore adopté une partie des lois comme la garantie du droit de vote pour les Noirs ou la discrimination positive. Aujourd’hui, tout cela existe et, pourtant, l’impression perdure que les choses ont empiré. Par ailleurs, même si dans les années 1960 des Blancs, notamment du nord du pays, participaient aux marches dans les villes du Sud [plus ségréguées], on voit aujourd’hui plus de Blancs dans les manifestations. Beaucoup chez les jeunes sont en colère et frustrés par l’administration Trump sur les questions de genre, de couleur. Cela forme une combinaison puissante pour le mouvement.

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