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LETTRE DE BANGKOK
La foule s’avance sagement à la queue leu leu sur le trottoir. Deux cents personnes, sans doute. En majorité, ce sont des femmes, jeunes, moins jeunes et âgées. Toutes habitantes du quartier. Elles ont ravalé leur orgueil pour aller recevoir de la nourriture en ces temps de vaches maigres. A l’extrémité de la file d’attente, une table a été installée. Elle croule sous des boîtes de plastique contenant du riz, du porc, un légume vert, un œuf et une bouteille d’eau minérale. Il est 5 heures de l’après-midi et la chaleur torride de la fin de la saison sèche a légèrement décru : il ne fait plus que 33 degrés.
« Je vis avec ma fille et six petits-enfants, je suis veuve, on n’a plus assez d’argent pour faire vivre toute la famille », constate Mme « El » − son surnom −, une dame de 66 ans au visage caché par un masque noir. D’habitude, elle fait des ménages et travaille dans une laverie. Mais à cause de la chute de l’activité commerciale et de la baisse du pouvoir d’achat, conséquences des mesures prises pour enrayer la propagation du Covid-19, « El » n’a plus de travail. Sa fille non plus.
Effondrement du tourisme
Comme toute la famille fait partie du segment de la population la plus pauvre, chaque adulte, dans son foyer, aurait dû déjà recevoir une aide gouvernementale de 5 000 bahts mensuels (environ 140 euros). Mais pour d’obscures raisons bureaucratiques, l’argent n’est toujours pas arrivé et elle a fini par laisser tomber, après avoir réclamé par trois fois. « Tant pis ! », lâche-t-elle, « maintenant que la situation s’améliore, j’espère que ça ira mieux le mois prochain… »
Les décisions prises fin mars par le gouvernement thaïlandais n’ont jamais été comparables à la rigueur du confinement à la française. Mais les restaurants, les bars, les centres commerciaux, certaines usines, les massages, notamment, ont vu leurs activités suspendues dans tout le pays. Forçant à l’inactivité toutes celles et ceux travaillant dans les professions précaires ou liées au tourisme. Cette industrie, qui représente environ 15 % du PIB, s’est littéralement effondrée.
« Sur les onze millions d’habitants de Bangkok, on estime que 300 000 foyers [environ un million de personnes] sont dans le besoin », décompte le gouverneur de la capitale thaïlandaise, Aswin Kwanmuang, qui a reçu Le Monde en fin de semaine dans son bureau du bâtiment de l’Administration métropolitaine de Bangkok (BMA). « Tous les gens qui gagnent moins de 15 000 bahts par mois sont affectés par la crise », précise-t-il.
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