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LETTRE DE NEW DELHI
Chaque jour, dans les rues de la capitale indienne, les mêmes scènes se répètent depuis le 4 mai. De gigantesques queues se forment du matin au soir devant les rares magasins autorisés par le gouvernement. Sous une chaleur de plomb − la température frôle les 40 degrés à New Delhi −, des milliers d’Indiens patientent plusieurs heures pour se procurer de l’alcool. Après 42 jours de privation, rien n’arrête les consommateurs, ni le temps d’attente ni l’imposition d’une taxe « spéciale corona » de 70 % sur l’achat d’alcool, décidée brutalement par le chef du gouvernement de Delhi, dont les caisses sont vides.
Mal gérée, mal organisée, la réouverture a été totalement chaotique et contre-productive sur le plan sanitaire. Le gouvernement n’a autorisé, dans la capitale, que les magasins d’Etat, 153 boutiques sur 863, trop peu pour éviter les ruées dans cette mégapole de 20 millions d’habitants. Les clients se sont agglutinés au mépris des règles de distanciation sociale, alors que l’épidémie de Covid-19 continue de progresser. De nombreuses échoppes ont dû baisser leurs rideaux. Dans tout le pays, comme à New Delhi, les assoiffés cherchent à se procurer leur breuvage.
Sevrage trop brutal
Sans préavis, le premier ministre, Narendra Modi, avait ordonné, le 24 mars, la fermeture de tous les magasins publics ou privés vendant alcool, bière, ou vin, ainsi que les échoppes de tabac, pour toute la durée du confinement. Les consommateurs se sont retrouvés devant des portes closes. Les plus dépendants ont immédiatement développé les symptômes d’un sevrage trop brutal, dépression, tentative de suicide, confusion mentale. Certains ont ingurgité au péril de leur vie, du vernis ou de l’après-rasage. Dans le Kerala, Etat grand consommateur, le gouvernement s’était résolu à autoriser la livraison d’alcool sur ordonnance, avant d’être désavoué par la Cour suprême.
Le pouvoir central n’a certes aucun intérêt financier dans la vente d’alcool − les taxes sont directement prélevées par les Etats régionaux −, mais l’affaire est avant tout politique. Adepte du yoga et d’une ascèse rigoureuse, ni viande, ni alcool, ni tabac et célibat, le chef de file des nationalistes hindous, Narendra Modi, qui aime se mettre en scène en prière, impose depuis six ans au pays son idéologie et son idée de l’Inde. Des brigades de nationalistes chassent les mangeurs de viande de bœuf, d’autres font la police des mœurs pour interdire les relations entre jeunes hindous et musulmans.
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