Le Cameroun secoué par la promesse de Macron de mettre « le maximum de pression » sur Paul Biya

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La séquence a quelque chose d’inédit dans l’histoire des relations franco-camerounaises. De François Mitterrand à François Hollande, le président Paul Biya s’était habitué depuis le début de son règne, en 1982, aux pressions amicales, critiques et conseils formulés sur les canapés de cuir blanc du palais d’Etoudi, loin des regards et des oreilles indiscrets. Lui-même pouvait se permettre devant un M. Hollande, bientôt promis à l’alternance, de déclarer, narquois : « Ne dure pas au pouvoir qui veut, mais dure qui peut. » Et puis, alors que ni le lieu ni l’instant ne semblaient se prêter à un grand déballage public, samedi 22 février, Emmanuel Macron est interpellé au Salon de l’agriculture par un militant camerounais.

« Monsieur Macron, il y a Paul Biya qui tue les Camerounais ! Monsieur Macron, il y a un génocide au Cameroun ! », crie Abdoulaye Thiam, plus connu sous le pseudonyme de Calibri Calibro. Le leader de la Brigade anti-sardinards, un groupe d’opposants parmi les plus virulents, s’était déjà fait remarquer par le saccage de l’ambassade de son pays à Paris et dans des manifestations à Genève, jusque-là havre paisible du couple présidentiel camerounais, mais il n’imaginait sûrement pas le coup de communication à venir.

Sans protocole, Emmanuel Macron vient à sa rencontre, et rétorque : « J’ai mis la pression sur Paul Biya pour qu’il traite le sujet de la zone anglophone et de ses opposants. J’avais dit que je ne veux pas qu’on se voie à Lyon tant que Kamto n’est pas libéré [l’opposant, emprisonné de janvier à octobre 2019]. Il a été libéré parce qu’on a mis la pression. Là, la situation est en train de se dégrader. Je vais appeler la semaine prochaine le président Biya et on mettra le maximum de pression pour que cette situation cesse. Je suis totalement au courant et totalement impliqué sur les violences qui se passent au Cameroun et qui sont intolérables. »

Marche de protestation

Après « la convocation » des chefs d’Etat du Sahel à Pau pour qu’ils réaffirment leur alliance avec la France dans la lutte contre les djihadistes, voilà une nouvelle fois la parole du président français loin des usages diplomatiques. Les réseaux sociaux font le reste pour transporter la vidéo au Cameroun et parmi la diaspora. Au palais présidentiel, c’est la stupeur. Une marche de protestation est organisée le lundi devant l’ambassade de France. Les quelques centaines de participants brandissent côte à côte la souveraineté du Cameroun et le devoir de respect envers le chef de l’Etat. La presse proche du pouvoir rivalise de commentaires. « Président Macron un peu de tenue et de retenue, le Cameroun n’est pas une mairie française », titre Réalités. « Les dérapages d’un suprémaciste [sic] blanc nommé Macron », renchérit Essingan.

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Mais comment réagir frontalement face à l’un de vos principaux partenaires, généralement bien plus bienveillant dans ses dernières déclarations publiques que l’allié américain ? Le communiqué de huit pages, publié le dimanche, par le ministère de la communication est un modèle d’évitement. « Le gouvernement condamne sans réserve l’acte de ce quidam. (…) demande instamment aux pays amis et à tous les partenaires du Cameroun de ne point accorder du crédit à des activistes, des aventuriers ou des forcenés manipulés et instrumentalisés… » Tout juste se conclue-t-il en rappelant que « le peuple camerounais entend demeurer maître de son destin ». Le lendemain, celui du secrétaire général de la présidence se montre plus direct. Il « rejette fermement tant les allégations mensongères dudit activiste que les propos surprenants du président de la République française » et assure que « le président de la République est pleinement engagé dans l’accomplissement de la lourde et exaltante mission que Dieu Tout-Puissant et le peuple souverain lui ont confiée et n’a pas besoin pour ce faire de pression extérieure. »

« Nous sommes abasourdis, le président français connaît le sens des mots. Comment peut-il laisser passer des accusations de génocide ? Déclarer qu’il va mettre la pression ? Si un président africain avait déraillé comme ça, que dirait-on ? », s’offusque un proche de Paul Biya, tout en prenant soin de rappeler que « l’amitié séculaire transcende les hommes qui passent ». De fait, l’ambassadeur de France n’a pas été renvoyé, ni même convoqué.

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A l’autre bout du spectre politique, l’avocate et militante des droits humains Alice Nkom jubile. « Macron a été grand. Il ne s’est pas placé au niveau des intérêts des Etats, mais de celui des êtres humains, dit-elle. Biya est devenu un ami dangereux et encombrant. Il est sourd à tous les conseils et la petite rivière de sang qui coulait dans les régions anglophones est devenue un océan. Là, il est dans les cordes. Dites à Macron qu’il a gagné beaucoup de sympathisants ici et transmettez-lui mes remerciements. »

Un cran dans l’horreur

Un président français subitement apprécié au Cameroun ? Dans ce pays où la francophilie n’a pas pour tradition d’être brandie comme un étendard, le constat est certainement exagéré, mais il reflète aussi le degré actuel de polarisation de la vie politique locale et le drame qui continue de se jouer dans les régions anglophones du pays.

Alors que l’armée s’est lancée ces derniers mois dans une opération de reconquête des centres urbains du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, les deux régions demeurent le théâtre d’affrontements entre les forces gouvernementales et les milices indépendantistes. Depuis près de trois ans, le conflit aurait fait plus de 3 000 morts et poussé 700 000 personnes à fuir leur domicile.

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Le 14 février, un cran dans l’horreur a été franchi. Au moins 21 civils, dont 13 enfants et une femme enceinte, ont été tués dans le village de Ngarbuh, d’après Human Rights Watch. Selon l’ONG mais aussi d’autres sources dignes de foi, le massacre a été perpétré par des militaires et des miliciens peuls, communauté d’éleveurs régulièrement soumis aux pillages des indépendantistes. Yaoundé ne reconnaît que cinq victimes, mortes après que des combats ont entraîné l’explosion accidentelle de réservoirs de carburant. L’ONU a réclamé une enquête « indépendante, impartiale et complète ». La France et les Etats-Unis plaident également en ce sens. A cela, la présidence camerounaise a répondu par la création d’une commission d’enquête nationale. « Nous sommes un Etat qui fonctionne. Gardez vos doutes, nous, nous connaissons la réalité », assène une personnalité du pouvoir.

Vendredi après midi, la présidence du Cameroun disait encore attendre le coup de fil d’Emmanuel Macron promettant de mettre « un maximum de pression » sur Paul Biya.

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