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ISHAN TANKA POUR “LE MONDE”
ReportageOccupant une route stratégique depuis le 16 décembre 2019, les femmes de ce quartier musulman de New Delhi incarnent l’opposition pacifique à la politique nationaliste du parti au pouvoir en Inde.
Shaheen Bagh n’est mentionné dans aucun guide touristique et suscite rarement l’intérêt de la presse indienne. Situé au sud de New Delhi, à proximité de l’université Jamia Islamia, ce quartier, construit sur des terres agricoles au mitan des années 1980, ressemble à bien d’autres enclaves populaires de la capitale indienne. Dense, poussiéreux, encombré de rickshaws habitués à slalomer entre les passants. Les hauts bâtiments de bric et de broc qui assombrissent les ruelles abritent des appartements souvent minuscules, composés d’une seule pièce pour toute une famille, d’une cuisine et d’une salle d’eau. Au fil des ans, les musulmans s’y sont regroupés par sécurité, tant les tensions intercommunautaires sont vives, et Shaheen Bagh a fini par devenir un ghetto.
Au pied des immeubles, une route, deux fois trois voies, relie New Delhi à Noida une ville nouvelle érigée en lointaine banlieue, dans l’Etat de l’Uttar Pradesh, pour décongestionner l’agglomération. Mais voilà six semaines que le vrombissement des moteurs et le vacarme incessant des klaxons ont cessé. Plus aucun véhicule n’emprunte cet axe stratégique, d’ordinaire saturé du matin au soir. Les magasins voisins ont baissé le rideau.
Depuis le 16 décembre 2019, deux cents femmes campent au milieu des voies pour protester contre la réforme de la loi sur la nationalité (Citizenship Amendment Bill), adoptée en fin d’année par le Parlement et jugée contraire aux principes d’égalité et de laïcité gravés dans la Constitution. Le texte naturalise certains étrangers sur des critères religieux, à l’exception des musulmans.
Shaheen Bagh est ainsi devenu l’épicentre d’une fronde nationale. Une foule immense, composée de musulmans mais aussi d’hindous, s’y presse chaque jour pour soutenir les contestataires, exprimer sa colère contre le gouvernement du premier ministre, Narendra Modi, et crier son appartenance indéfectible à l’Inde. Hommes, femmes et enfants y brandissent la Constitution et le drapeau national aux cris d’« Azadi » (« liberté »), un mot synonyme de sédition pour le Bharatiya Janata Party (BJP), la formation de M. Modi, au pouvoir depuis 2014. Le soir, artistes, écrivains, avocats et personnalités en vue, de toutes confessions, se relaient sur le campement pour exhorter les femmes à tenir bon et pourfendre l’hindutva (« hindouité »), idéologie portée par les nationalistes pour faire de l’Inde une nation exclusivement hindoue.
L’hystérie des foules
Depuis l’avènement de M. Modi, la situation des musulmans – 14 % de la population, soit 200 millions de personnes, contre 80 % d’hindous – s’est considérablement dégradée. Leur représentation politique est réduite à 27 députés à la Lok Sabha, la chambre basse, soit à peine 5 % des élus. Trop peu pour résister au puissant parti des nationalistes au pouvoir, qui n’a cessé d’exacerber le sentiment religieux et d’assimiler les musulmans à des terroristes en puissance connectés au voisin pakistanais et à des « mangeurs de vache », l’animal sacré des hindous.
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