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Un soldat soupçonné d’avoir tué deux manifestants lors du massacre du 30 janvier 1972 doit être jugé à partir du 18 septembre. Mais la décision de la justice de ne poursuivre qu’un seul militaire sur les 18 impliqués a profondément déçu les familles de victimes.
Alors que le chaos du Brexit risque de raviver les tensions communautaires en Irlande du Nord, les fantômes du passé n’en finissent pas de ressurgir. Quarante-sept ans après le massacre du Bloody Sunday, qui avait fait quatorze morts à Derry, l’audition préliminaire du seul et unique soldat à être poursuivi en justice va se tenir mercredi 18 septembre. Près d’un demi-siècle après les faits, les réactions outrées de chacun des deux camps rappellent à quel point les blessures sont mal refermées.
Dimanche 30 janvier 1972. Depuis trois ans, les violences se multiplient en Irlande du Nord. Les républicains (qui réclament l’unification de l’Irlande) se révoltent contre « l’occupation » britannique soutenue par les unionistes (ceux qui veulent rester dans le Royaume-Uni). À Derry (Londonderry pour les unionistes), une manifestation républicaine sans violence se déroule. L’armée intervient et tire sur la foule. Treize personnes sont tuées, une quatorzième meurt des suites de ses blessures quelques mois plus tard.
Les militaires affirment aussitôt que les manifestants étaient armés et qu’ils ont visé des cibles légitimes. Un rapport, écrit par Lord John Widgery, confirme quelques mois plus tard cette version des faits, se contentant d’accuser l’armée d’avoir agi « à la limite de l’irresponsabilité ».
Excuses officielles
Le massacre est un tournant en Irlande du Nord. L’IRA, le groupe paramilitaire, gagne en popularité. Stormont, l’Assemblée législative nord-irlandaise en place depuis les années 1920, est suspendue. Londres prend le contrôle direct de la région, et les « troubles » connaissent leur pire période. Près de cinq cents personnes trouvent la mort sur la seule année 1972.
Pour les familles des victimes, un immense combat pour la vérité et la justice commence. Celles-ci remportent une victoire auprès de l’opinion quand le groupe irlandais U2 écrit sa fameuse chanson Sunday Bloody Sunday, au début des années 1980. « Broken bottles under children’s feet/Bodies strewn across the dead end street (…)/ the real battle’s just begun », chante Bono (« des bouteilles cassées sous les pieds des enfants/des corps qui gisent dans les impasses/(…) la vraie bataille vient de commencer »).
À la fin des années 1980, un collectif des familles se met en place. Après une longue lutte d’influence, et grâce au climat apaisé par l’accord du Vendredi saint, qui met fin aux violences en 1998, le gouvernement de Tony Blair lance une grande enquête publique sur le massacre. Il faudra douze longues années pour que l’énorme rapport de dix volumes soit publié, mais il marque une victoire symbolique des victimes. L’armée était responsable du massacre et les manifestants tués n’étaient pas armés, affirment les conclusions. Mieux encore, David Cameron, alors premier ministre, présente devant la chambre des Communes des excuses officielles. « C’était injustifié et injustifiable. »
Le « soldat F » seul sur le banc des accusés
Les familles ont obtenu la vérité et des excuses. Maintenant, elles réclament justice. Leur dernière bataille, si longtemps après les faits, est particulièrement difficile. Quelles preuves apporter devant une cour de justice ? Les soldats n’étaient-ils que les pions d’une manœuvre qui les dépassait ou peuvent-ils être poursuivis individuellement ? La justice s’est penchée sur vingt dossiers, dont ceux de dix-huit militaires et de deux membres de l’IRA. En mars, elle a décidé de s’en tenir à la poursuite d’un seul militaire, « soldat F », pour deux meurtres et quatre tentatives de meurtre. Pour les autres, les preuves n’auraient pas été recevables par un tribunal, estiment les procureurs.
Cette décision a provoqué de vives réactions. « Une profonde désillusion », estime le porte-parole des familles. Du côté britannique aussi, l’agacement est palpable. À l’annonce de la poursuite judiciaire, Theresa May, alors première ministre, a promis de prendre en charge la défense de « soldat F ». « Le gouvernement va réformer urgemment le système qui s’occupe des cas historiques, ajoutait Gavin Williamson, alors ministre de la défense. Notre personnel, actuel et ancien, ne peut pas vivre constamment dans la peur d’une poursuite judiciaire. »
Le problème est d’autant plus complexe que les anciens terroristes de l’IRA coulent aujourd’hui des jours tranquilles. Certains, accusés de meurtre de militaires, ont reçu des courriers du gouvernement britannique promettant qu’ils ne seraient pas poursuivis par la justice, « en l’absence de nouvelles preuves ». Un geste très proche de l’amnistie.
L’audition du 18 septembre n’est que préliminaire et il n’est pas certain que le procès de « soldat F » ait finalement lieu. Mais le dossier rappelle à quel point il est difficile, et douloureux, de faire la paix.
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