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EnquêteLe 20 avril 1979, en Afghanistan, 1 260 hommes du village de Kerala étaient exécutés par une troupe d’élite du gouvernement. Quarante ans plus tard, le crime reste impuni. Pourtant les survivants n’ont pas oublié l’homme qui aurait donné l’ordre de tirer. Un paisible retraité installé aux Pays-Bas.
Un vieil homme ouvre la porte. La fin d’une recherche de plusieurs mois commencée à des milliers de kilomètres dans les montagnes d’Afghanistan : il se tient là, dans l’entrée d’une maison de Rotterdam. « Bonsoir », dit Sediq Alemyar.
Il hésite un temps, puis fait signe d’avancer. La lumière de la lampe du couloir tombe sur son visage. Dans son pays natal, personne n’arrivait à se souvenir de son visage. Il est allongé. Des rides profondes se sont formées aux coins de sa bouche. Alemyar porte des pantoufles et un survêtement. Ses lunettes sont posées de travers sur son nez. Les cheveux bouclés d’antan ont cédé la place à la calvitie. Il avance, voûté, dans le salon, désigne du doigt le canapé. « Je vous en prie », dit-il.
Alemyar s’affale dans son fauteuil. Un sympathique retraité qui ressemble à la plupart de ceux de la banlieue d’Ysselmonde. Lui qui est féru de philosophie et discute volontiers de Karl Popper, lui que ses quatre enfants vénèrent, lui qui sait faire rire ses deux filles… serait l’assassin de 1 260 personnes. Une atrocité considérée comme un fait marquant de la guerre civile qui se poursuit encore aujourd’hui en Afghanistan.
Dans la matinée du 20 avril 1979 à Kerala, un village de la partie la plus orientale de l’Afghanistan, des soldats du gouvernement ont tué la moitié de la population. Selon les témoins, Alemyar était un des donneurs d’ordre. Ce massacre reste une des pires exactions jamais commises dans le pays. Il a conduit de nombreux Afghans à s’opposer aux dirigeants communistes de l’époque. Les soldats gagnaient les rangs de la rébellion moudjahidin, l’armée menaçait d’imploser – et c’est à ce moment-là que les communistes afghans ont appelé les Soviétiques à la rescousse.
« Si je pouvais revivre ma vie, je ferais tout différemment. Qu’ai-je fait de ma vie ? Je n’ai rien construit. Je n’ai fait que détruire. » Sediq Alemyar
Depuis, un conflit en a engendré un autre : les Soviétiques ont combattu les moudjahidine, les moudjahidine se sont entre-déchirés, les talibans ont lutté contre les moudjahidine, et puis il y a eu la guerre menée par les États-Unis contre les talibans. Aucun des responsables du massacre de Kerala n’a été condamné. « Je suis né dans le malheur, dit Sediq Alemyar dans son fauteuil à Rotterdam, je mourrai dans le malheur. »
Son regard est fuyant. Il se met en colère, est à deux doigts d’interrompre l’entretien. Puis il devient sentimental, à peine s’il ne pleure pas. Les procureurs néerlandais ont passé dix ans à essayer de poursuivre Alemyar, mais les preuves étaient insuffisantes. Et puis, tout d’un coup, il commence à se livrer. « Si je pouvais revivre ma vie, je ferais tout différemment. Qu’ai-je fait de ma vie ? Je n’ai rien construit. Je n’ai fait que détruire. »
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