Au Zimbabwe, les obsèques très politiques de Robert Mugabe

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La dépouille de l’ancien président Robert Mugabe est transportée, le 12 septembre 2019, au palais Blue Roof, à Harare.
La dépouille de l’ancien président Robert Mugabe est transportée, le 12 septembre 2019, au palais Blue Roof, à Harare. Philimon Bulawayo / REUTERS

Sa dernière volonté a été finalement respectée. Robert Mugabe sera inhumé dans l’endroit qui l’a vu naître, loin du tumulte de la capitale du Zimbabwe où son corps a été ramené mercredi 11 septembre, après son décès cinq jours plus tôt à Singapour. Peu de temps avant sa mort, l’ex-président, âgé de 95 ans, dont la santé déclinait au point qu’il n’avait plus quitté depuis le mois de mai sa chambre d’hôpital singapourienne, avait annoncé qu’il ne souhaitait pas être enterré à Heroes Acre, le grand espace dédié au culte des héros de la libération du Zimbabwe, à la sortie de Harare.

C’était à la fois une provocation, une façon très sûre de priver l’actuel pouvoir de profiter des lambeaux de sa légitimité. Mais, aussi, au passage, une drôle de pirouette historique. Cet espace monumental s’étend majestueusement sur une colline qui domine Harare. Les tombes des grandes personnalités qui ont accompagné la naissance de la nation s’étagent en beauté et en douceur pour monter jusqu’à une flèche. L’ensemble, avec un peu de recul, a été conçu pour figurer un immense fusil-mitrailleur. Le Zimbabwe est né d’une lutte de libération menée militairement. Heroes Care en est la célébration.

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Robert Mugabe y aurait eu naturellement toute sa place. Fluet, peu rompu aux choses physiques, il n’a jamais manié les armes et, avec ses costumes, ne s’est pas aventuré très loin dans les affres de la guerre du bush. Ce que certains généraux, plus tard, lui reprocheront, jugeant leur légitimité supérieure à la sienne. Fort de sa propre expérience, le général Solomon Mujuru, par exemple, se voyait prendre le pouvoir un jour. Il n’en pas eu l’occasion, ayant péri de manière inexplicable en prenant feu sur le canapé de son salon, dans une ferme magnifique. Celle-ci avait été obtenue grâce à la réforme agraire que Robert Mugabe, contrairement à une lecture simplifiée, n’avait mise en œuvre que pour reprendre l’avantage à un moment où le pouvoir était à deux doigts de lui échapper, sous la pression des vétérans de la guerre de libération et de celle de l’opposition. Il a fini par triompher de l’opposition, mais pas des vétérans, qui ont joué un rôle dans sa chute.

Cercueil high-tech

Solomon Mujuru fait partie de ceux qui reposent aujourd’hui à Heroes Acre, entretenant la réputation du lieu comme celui où Mugabe enterrait aussi bien ses héros que ses victimes. Dans l’aile ouest, celle des VIP du Zimbabwe, se trouve la tombe de sa sœur, Sabina, qui a exercé une grande influence auprès de lui, mais surtout celle de sa bien-aimée première épouse, Sally Mugabe, née Hayfron, dont le prénom était en réalité Sarah, et qui fut parée du titre d’« Amai », la « Mère de la nation », jusqu’à ce que cette appellation lui soit ravie par la nouvelle épouse de Robert Mugabe, Grace.

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Rien de plus politique que la mort d’un homme qui avait consacré toute son existence, justement, à la politique. L’actuel président zimbabwéen, Emmerson Mnangagwa, se le voit rappelé sèchement. Le gouvernement avait tenté, à la toute dernière minute, d’imposer des funérailles nationales se terminant en apothéose à Heroes Acre, où un petit espace anonyme avait été conservé non loin de la tombe de Sally, décédée en 1992, il y a un quart de siècle. L’actuel chef de l’Etat est en difficulté, comme l’est le Zimbabwe. Les coupures d’électricité y sont si nombreuses et si longues qu’une mauvaise plaisanterie a couru, affirmant que la famille Mugabe avait fait construire à Singapour un cercueil high-tech, réfrigéré et autonome, capable de conserver plusieurs jours le corps en bon état.

Robert Mugabe.
Robert Mugabe. Ben Curtis / AP

La dépouille de Robert Mugabe, dans un premier temps, a rejoint sa dernière demeure terrestre de Harare, le palais dit Blue Roof (toit bleu), surmonté de tuiles chinoises. Les dignitaires s’y recueillaient jeudi, non loin de la marquise où il avait donné son ultime conférence de presse, le 29 juillet 2018, annonçant qu’il refusait de voter pour le parti dont il avait été l’incarnation depuis les années 1960, jusqu’à sa chute. En novembre 2017, il avait été renversé par une alliance de responsables politiques menés par Emmerson Mnangagwa et groupés dans la faction « Lacoste » de la Zanu-PF, alliée avec les dirigeants de l’association des vétérans et d’un groupe de généraux. Robert Mugabe avait été contraint de céder le pouvoir, mais également été dépouillé de son titre de « camarade ». L’aile qu’il soutenait, baptisée G40, était dirigée par Grace Mugabe. Cette dernière espérait succéder au père de la nation. Dans la dernière ligne droite, c’est Emmmerson Mnangagwa qui lui avait ravi le trône. Jeudi, à Blue Roof, les deux ennemis se sont parlé seul à seul pour la première fois depuis la chute du défunt.

Pas de tabac ni d’alcool

Aprés cette première cérémonie, le corps du vieux leader panafricaniste devait être exposé pendant deux jours dans le stade de football de Rufaro, avant les funérailles nationales au grand stade national, celui où l’indépendance avait été célébrée voici trente-huit ans. Puis il sera emmené à Kutuma.

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C’est là, dans cette ancienne mission jésuite, qu’est né Robert Mugabe en 1924. C’est de là qu’est parti son père un beau jour, abandonnant femme et enfants pour ne jamais revenir. C’est là qu’il a grandi, a nourri ses convictions, et adopté sa célèbre hygiène de vie : levé à quatre heures du matin, mouvements de gymnastique, pas de tabac, pas d’alcool. L’étude et le pouvoir comme seuls excitants permis. C’est là qu’il a éprouvé toute la tendresse possible, aussi, auprès d’une mère qu’il adorait. Contrairement aux autres villes du Zimbabwe, la pancarte indiquant l’avenue Robert-Mugabe n’a pas été arrachée. C’est peut-être à Kutuma que naîtra son culte.

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